Flora dans Spered Gouez !

Hostile au style

Amnésie

Elle n'a rien gardé de sa vie d'avant. Rien sauf la chute. Le frein ne répond plus. Elle pense : le câble est cassé, c'est bête. Le vélo prend de la vitesse. Elle lance les deux jambes devant elle, pour se protéger peut−être. Le choc arrive sans qu'elle le voie venir. Le ciel tournoie au−dessus d'elle. C'est fini. Quand elle se réveille, elle est dans le lit blanc. Elle bouge les jambes, les bras. Elle est intacte. Mais elle ne se souvient plus. Un homme entre dans sa chambre. Il s'appelle Jonas. C'est Jonas qui la met debout. Jonas qui lui tend ses couverts et les guide vers l'assiette. Jonas qui fait couler l'eau de la douche et lui indique les serviettes de toilette en coton. Avec lui, elle retrouve les gestes. Les mots. Mais pas les images. Jonas prétend qu'elle est née le jour où elle s'est réveillée. Il lui donne un nom. Elle s'appelle Véra. Jonas l'emmène avec lui dans la ville. Tous les jours, elle s'assied dans sa voiture. − Regarde autour de toi, lui dit Jonas en démarrant. Essaie de te rappeler. Elle regarde, tout l'étonne, elle ne se souvient de rien. Jonas la conduit depuis un mois. En vain. Et puis elle le voit. Le garçon qui promène un chien. Sans qu'elle s'y attende, les larmes lui viennent aux yeux.1

Des larmes salées mais pas exactement comme d'habitude. Ce ne sont pas les larmes de douleur qu'elle a si souvent versé après la chute. Ces larmes-là sont différentes, elles ont un goût particulier lorsqu'elles viennent effleurer le coin de ses lèvres. Un goût de nostalgie, un goût de bonheur perdu. Peut−être même un goût sucré, légèrement acidulé mais . . . salé tout de même. C'est difficile à expliquer, on pourrait dire que c'est un goût inconnu, mais avec un arrière-goût de déjà vu tout de même. Trop peu connu du moins. Comme sa vie d'avant. Ces larmes viennent de loin, très loin. Elles sont inexplicables, étonnantes, innoportunes. Elle n'a jamais vu ce garçon brun aux cheveux ébouriffés et aux yeux marrons. Il est quelconque. Oui, elle préfère les garçons aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Comme Jonas. Pourquoi donc la fait−il pleurer ? C'est insensé. Il tourne au coin de la rue. Elle demande à Jonas de s'arrêter. Il s'arrête. Il est gentil Jonas, il ne pose pas trop de questions, il veut toujours lui faire plaisir. Elle descend de la voiture et vite, vient nicher sa petite main dans celle de Jonas, comme un oiseau qui se love dans un nid bien connu. Elle a envie de courir demander au garçon qui il est mais elle a peur. Peur de quitter la main de Jonas qu'elle ne lâche jamais lorsqu'ils se promènent dans la rue. Peur de quitter la seule personne qu'il lui semble connaître. Peur de croiser ces gens qui, toujours, la regardent avec un air mêlé de pitié et de gêne. Le garçon doit être loin maintenant. Ça ne fait rien. Elle ne le connaît pas, elle n'a rien à voir avec lui.

Jonas voit bien que quelque chose ne va pas mais il se garde bien de l'interroger. Il lui demande si elle veut des bonbons. Non, elle n'en veut pas. Elle veut pouvoir garder le goût éphémère de ces larmes nouvelles. Ils continuent à marcher sans bruit. Plus silencieusement encore que d'habitude. Normalement lorsque l'on passe devant l'école Jonas lui raconte comment il l'emmenait tous les matins avant d'aller travailler lui aussi. Tu ne te rappelles pas ? Et la boulangère, tu te rappelles comme elle s'était énervée le jour où on a piqué des bonbons pour l'anniversaire de Maman ? Et ici, tu te souviens lorsque tu étais tombée dans l'égout à cause des travaux et que je t'avais fait croire que je te laissais là ? Tu avais pleuré et crié tellement fort que tous les voisins étaient venus ! Et là, tu te rappelles... ?

Non elle ne se rappelait pas. Elle aurait bien aimé pourtant. C'était comme si les verbes se rappeler, se souvenir lui étaient inconnus. Comme si, dès qu'elle les entendait, son cerveau se bloquait, verrouillait un coin de son esprit. C'était difficile de sentir ces barrières-là. Ces barrières hérissées de pointes lui interdisant l'accès à son passé. C'était difficile, mais à force d'être enfermée elle ne cherchait presque plus à s'échapper de cette réalité qui ne lui semblait pas être sienne. Elle essayait de refaire sa vie sans penser à celle qu'elle avait oubliée. Celle qui lui était devenue inaccessible et pourtant présente.
Mais cette fois−ci la promenade est totalement silencieuse. Ils sont maintenant dans le parc. C'est agréable. Elle entend à peine leur pas sur la pelouse. Elle sent la brise sur ses joues humides. Les oiseaux pépient dans les arbres.

Quelques mètres plus loin, il y a la ville avec ses routes noires, ses bâtiments grisâtres ou de couleurs trop vives, ses voitures et de la fumée. Elle n'aime pas la ville. Elle demande s'ils peuvent rentrer. Jonas dit oui, il dit toujours oui.

Aujourd'hui ceux qui disent être ses parents sont venus la voir chez Jonas. Ils ne sont pas méchants mais on ne peut pas dire qu'elle les aime. Ce sont ses parents pourtant, il paraît qu'on aime forcément ses parents. Mais elle, non. Elle ne peut pas les aimer. Ils n'ont pas le regard qui fait aimer. Ils ont une ombre de gêne et de pitié dans les yeux. Pas autant que les gens de la rue mais tout de même un peu. Surtout Catherine, enfin, sa maman comme elle devrait dire. Catherine n'est pas méchante, mais elle n'a pas les yeux purs comme Jonas. Ils sont pourtant bleus ses yeux ... Catherine pleure souvent. C'est peut-être pour enlever cette ombre. Véra se demande quel goût ont ses larmes. Sucré, salé, acidulé, acide ? Amer sûrement. Jonas a expliqué à Véra qu'elle pleure parce qu'elle ne retrouve plus sa fille. Véra ne comprend pas ; puisqu'on lui a dit que Catherine était sa mère, est−ce qu'elle n'est pas sa fille ? Jonas prend son temps et fait comprendre à Véra qu'il faudrait qu'elle appelle Catherine "Maman", que peut−être, comme ça, elle arrêterait de pleurer. Véra essaie mais le mot reste coincé dans sa gorge. Elle n'y arrive pas, c'est plus fort qu'elle. Tant pis, ce sera Catherine. Il n'y a plus qu'à espérer que les larmes diluent l'ombre de ses beaux yeux. Après quelques temps à rester dans la chambre sans savoir quoi dire, ses "parents" l'embrassent puis quittent la petite pièce. Les joues de Catherine collent, celles de Nicolas piquent.

Elle les entend parler avec Jonas dans le couloir mais elle n'écoute pas. Elle n'écoute plus. Elle sait ce qu'ils disent. Ils veulent qu'elle vienne vivre chez eux, dans leur maison. Ils disent que même s'il est son frère il ne faut pas qu'il se sente obligé de s'occuper d'elle, qu'il n'a que vingt ans et toute la vie devant lui. Jonas dit qu'elle n'est pas une charge, qu'il l'aime et qu'elle l'aime. Le couple s'accroche, répète, espère encore... Jonas dit qu'il va lui en parler. Puis, ils partent. Jonas vient la voir, lui en parle. Lui dit que c'est elle qui décide. Elle ne veut pas quitter Jonas. Il répète que ce sont ses parents et qu'ils l'aiment. Oui, peut−être. Mais on ne peut pas dire que Véra les aime. Ce sont ses parents pourtant. On aime toujours ses parents. Ce n'est pas de sa faute, c'est l'ombre.

Jonas lui dit qu'elle devrait revoir ses amis, aller un peu plus vers les autres. Elle n'a aucun ami. Elle n'aime pas le regard des enfants, il y a une ombre aussi. Pas la même que les adultes, il y a une différence mais elle ne saurait pas l'expliquer. Toujours est−il qu'il y a une ombre. Quand elle lui dit ça, Jonas est triste. Elle ne veut pas qu'il soit triste. Il est gentil Jonas. Alors elle dit oui, elle dit qu'elle ira au cours de danse demain. Elle ferait tout pour que les beaux yeux de Jonas s'illuminent. C'est comme s'ils chassaient toutes les ombres.

En allant au cours de danse elle l'a vu. Elle a d'abord vu un museau, puis une tête, un cou, un collier, une laisse, une main et enfin, au bout de cette main le garçon aux yeux noisette. Lui aussi l'a vue, il semble la reconnaître, ils s'observent en silence. Ses yeux ne sont pas comme les autres, il y a bien une ombre mais ce n'est pas la même. Il y a peut−être une ombre spécifique à chaque personne finalement. Il n'y a pas de pitié, à peine de gêne. Peut−être un peu d'appréhension, d'espoir refoulé ? Mais tout autour de cette ombre, il y a quelque chose d'autre, quelque chose qui prend beaucoup de place. Elle ne sait pas trop bien ce que c'est. Elle n'arrive pas à mettre un mot dessus. C'est comme le regard de Jonas mais avec quelque chose en plus, c'est un peu comme de l'amitié mais pas exactement. Ça vient de loin, très loin. Comme les larmes qui une fois de plus viennent perler au coin de ses yeux. Elle aurait aimé lui parler mais elle a peur. Comme la dernière fois. Il n'y a pourtant pas beaucoup d'ombre dans ses yeux. Elle continue son chemin. Elle ne se retourne pas. Elle doit être à l'heure à la danse. De toute façon elle ne connaît pas ce garçon. Elle n'a rien à voir avec lui.

Elle entend des bruits de pas rapides et légers derrière elle. Elle ne se retourne pas elle doit être à l'heure à la danse. Une main douce se pose sur son épaule. Doucement. Timidement. Elle frissonne à ce contact. Elle se retourne. C'est lui. Il plonge ses yeux dans ceux de Véra. Il n'y a plus de gêne dans l'ombre. Ils se regardent longtemps. Véra sent la barrière se fêler légèrement. Le garçon s'approche lentement. Ses yeux sont remplis du sentiment indéfinissable. Ses yeux creusent un trou dans le mur. Une brèche juste assez grande pour qu'elle aperçoive un nom. C'est la première fois qu'elle voit quelque chose de l'autre côté du mur. C'est beau là-bas. Le nom, c'est le nom du garçon, c'est certain. Indiscutable. Alors elle murmure du bout des lèvres ces deux syllabes si douces et mélodieuses. Leurs lèvres s'approchent, se frôlent, s'écartent, reviennent, frémissent, s'accrochent. Ils ne forment plus qu'un. Le mur vole en éclat. Elle sait tout. Elle connaît ce garçon. Ils se sont aimés et s'aiment toujours. Elle aime les garçons aux cheveux bruns et aux yeux noisette.

Il s'appelle Léo.



Notes
... yeux.1
Le texte en italique est un incipit de Marie Desplechin proposé pour le concours étonnants voyageurs 2007

 

tags : Amitié, Amnésie, Emotion, Mémoire, Rencontre, Vie

 

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Commentaires

David dit :

Tu écris très bien les histoires aussi.
Vraiment,on ne verrait pas la différence avec une écrivaine publiée.
J'aime bien cette histoire.
J'aime bien le personnage de Jonas,si peu décrit soit-il.
;)

le 12 Jul 2009
artgh0st dit :

La force de ce texte est que vous avez très bien su entrer, et rester,dans le style de l'incipit, des phrases simples et courtes, les détails exacerbés par une conscience tronquée, enfermée comme une guêpe dans une bouteille.
C'est bien rendu, le long travail sur soi pour remonter péniblement vers la libération.
Pour finir, j'aurai insisté plus sur le passage à une autre vie ( ou le retour à l'ancienne ) en glissant le premier "JE" :
Il s'appelle Léo. Je suis Véra.

le 07 Jan 2010
Lune dit :

il semble que l'amnésie de cette jeune fille lui permet de garder à jamais un regard d'enfance sur les choses, un regard éternel, un regard pur, au delà des apparences. Un beau regard.

le 03 Fév 2010
Kite dit :

salut
oula je suis sans voix devant tant d'émotion ça fais bien longtemps que je n'ai pas eu de larmes aux yeux en lisant quelque chose je te félicite
j'ai vraiment adoré ta nouvelle tu as vraiment du talent

le 01 Jui 2011
ptite_gwen dit :

En effet une nouvelle très très touchante ... ça faisait longtemps que je n'avais plus lu tes textes et je regrette pas toujours aussi brillante !

le 01 Jui 2011
Elolo dit :

Ta nouvelle est vraiment très belle,très émouvante. Elle donne la chair de poule,et les larmes aux yeux.

le 01 Jui 2011
Eraneon dit :

Je n'arrive pas me faire une idée fixe de ce texte. En fait j'ai trop d'estime pour mes propres personnages pour arriver à accepter l'évidence mise en place par le récit : cette fille n'est pas seulement amnésique, elle n'a plus toutes ses facultés mentales. Qu'on ait perdu la mémoire, c'est une chose, mais toute la narration est construite avec une idée très simple (et pour moi c'est le plus dur) : chaque phrase constitue une pensée, que le point vient clore comme si chaque pensée ne devait en aucun cas s'associer à la précédente ou la suivante pour former l'embryon d'un raisonnement. Alors la lecture est hâchée, elle est à la fois fatiguante et captivante, et certains passages sont tout simplement géniaux, particulièrement cette phrase, qui pour moi est l'apothéose complète de la description lapidaire mais exhaustive : "Elle a d'abord vu un museau, puis une tête, un cou, un collier, une laisse, une main et enfin, au bout de cette main le garçon aux yeux noisette."

le 01 Sep 2011
Baradon dit :

Je partage l'émotion retranscrite dans les commentaires précédents. C'est un texte beau et émouvant avec cette idée puissante et sublime: l'amour vainc l'amnésie. Il y a aussi cette douloureuse distance entre la jeune femme et ses parents qui m'a également beaucoup touché. Le tout porté par une plume subtile au style évocateur. Cette nouvelle est vraiment très réussie.

le 11 Sep 2017