Une avant première !

Hostile au style

Annaëlle

Illustration : Sleyp

Il faisait sombre dans ce cachot, cette minuscule pièce faite de ciment brut.
Il faisait sombre. Depuis longtemps.
Ici, les cris ne fissuraient pas les murs comme au dehors.
Annaëlle avait pourtant crié, cisaillé les murs grossiers de ses cordes vocales.
À peine distinguait-on une encoche timide dans le coin le plus noir.
Il faisait sombre. Depuis trop longtemps. Et les corps commençaient à mourir.
On parle souvent du chant du cygne. Comme si notre dernier soupir était naturellement fait de mots et de musique céleste.
Annaëlle ne savait pas chanter. Elle n'avait plus de voix pour crier. La musique du ciel n'est pas faite pour les condamnés.
On ne dit pas assez que, si le cygne chante, c'est qu'il expulse l'air de ses poumons en serrant ses ailes contre son corps. De toutes ses forces. Jusqu'à en étouffer.
C'est ce qu'on appelle un suicide. Ici, il n'y avait ni corde ni couteau, aucune aile salvatrice pour enserrer la vie. Juste quelques traces de doigts crispés contre un cou délicat. Annaëlle, dans sa prison de crasse, avait un cou de Reine. Et le souffle trop fort pour périr de noirceur.
Au fond, après tout ce temps, il ne lui restait plus que son corps pour mourir. Dans un coin, juste à côté de l'encoche.
On oublie trop facilement ce recroquevillement des gestes, l'affaissement des os et des chairs, l'immobilité qui s'incruste peu à peu dans les fibres de vie.
Annaëlle ne voulait pas. Elle refusait de se laisser couler dans un béton amorphe. Il restait en elle l'étincelle de la corde brisée, celle qui laisse un peu de sang sur les mains et dans le cœur. Juste assez pour continuer à se battre et à aimer. Il restait en elle le souvenir du désert et des tempêtes de sable, celles qui vous font danser de douleur dans l'or tourbillonnant. Il suffisait de se déchausser et de fermer les yeux. Oublier les chants célestes et laisser parler son corps. Se relever.
Oui. Se relever, décoller sa robe rouge du sol du cachot. Sa vieille robe rouge usée par le soleil. Il suffit d'oublier la gravité.
Annaëlle
Fille du désert emportée par le vent.
Souvenirs des gestes.
Les pieds nus contre la pierre froide
Tête renversée vers le ciel immense
Cela fait trop longtemps
Les yeux fermés
Le sol brûlant, chauffé à blanc
Et sa mémoire au bout des doigts, dans le dessin de ses cheveux
Il suffit de danser
Danser au crépuscule, danser avec le vent,
N'être plus qu'une robe délavée de bonheur, usée jusqu'à la corde à trop se heurter à l'air et aux murs du cachot
Il suffit de danser, tourbillon de murmures
Sentir un astre naître dans son bas-ventre
Sa main blême tendue vers l'avenir
Des flammèches ocres sous les ongles
Des traits dorés sur les murs noirs
Et cette lune rousse qui grandit dans son écrin de chair, gonflant le ventre à l'en faire imploser de jouissance
Danser, danser à l'infini
Danser, et façonner l'espace par les ombres portées
Annaëlle,
Fille du vent
Au milieu du cachot étouffant de lumière
L'astre frémit sous tes mouvements
Il grandit
Ta peau brille, se craquèle, laisse filtrer un peu d'or
Dans le noir, ton ventre se déchire
C'est une étoile filante.

 

tags : Danse, Prison

 

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Commentaires

Flora dit :

Texte écrit à partir d'un rush photographique de la danseuse d'utopy'art.

le 03 Avr 2012
Sleyp dit :

Belle poésie du désert ^___^ La comparaison récurrente au cygne me prend au ventre ; )

le 03 Avr 2012
ptitange23 dit :

Wow !! *_* J'adore ! Très beau, ça nous emporte loin ! Très loin !

le 03 Avr 2012
Miketheonlyone dit :

Dans ce texte ce ne sont pas les mots qui m'ont portés mais le rythme et l'énergie que tu as parfaitement manié du début à la fin. Ensuite je l'ai relu pour plus m'attarder sur le sens. Tu as ta façon de faire qui te reste tout le temps et que tu gardes et cela est dur à faire. Bravo.

le 03 Avr 2012