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Hostile au style

Azilia

Illustration : Anne-Marie Guigon

- Je ne veux pas que tu dormes avec cette chose Moka ! Enlève-moi ça tout de suite ! Allez, prends tes médicaments et dors. Il est l'heure.

- Mais je...

Moka s'interrompit, elle savait ce qui allait suivre : l'infirmière allait lui dire qu'il n'y avait pas de mais qui tienne, que le règlement c'était le règlement et qu'elle n'avait rien à dire. Que ce n'était pas parce que ses parents n'étaient pas là qu'il fallait qu'elle se conduise mal.

Mais... comment se conduire bien quand on est triste et que la seule source de joie vous est interdite par une inconnue ? Cette femme, cette infirmière qui depuis plusieurs mois déjà a remplacé ses parents qui ne viennent plus la voir.

En tremblant Moka fit glisser la petite fée qu'elle avait à l'oreille et la déposa sur la table de nuit.

- Alors n'éteignez pas la lumière madame, j'ai peur du noir... s'il vous plaît...

- Moka, tu es fatigante, je t'ai déjà dit que les lumières sont faites pour s'éteindre la nuit... pourquoi crois-tu qu'il fasse nuit ? Pour gaspiller de l'électricité ? Moka... le noir est fait pour dormir, si je laisse allumé, tu ne dormiras pas, dit l'infirmière d'une voix irritée où perçait pourtant encore un peu de l'ancienne tendresse qu'elle avait eu à l'égard des enfants.

- Oui mais...

Moka s'interrompit elle savait ce qui allait suivre : l'infirmière allait lui dire qu'il n'y avait pas de mais qui tienne, que le règlement c'était le règlem...

Mais vous savez déjà, vous aussi, ce qui va suivre... c'est fou comme on apprend vite à ne plus parler, ne plus écouter... à laisser les gens répéter les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes gestes. On subit, on se replie quelque part... quelque part au fond de soi, comme le chat au creux du duvet, comme les pierres serrées au creux de la main... écrasées dans le poing contre les lignes de vie.

Clic.

Il fait noir. Moka a peur. Elle tremble. La sueur perle à son front, dans le creux de ses jambes, entre chacun de ses orteils...

Tout à coup, elle sent un petit frémissement contre son œil grand ouvert, un petit courant d'air. Tellement léger. Tellement infime. Sa main tâtonne sur la table de nuit... plus rien, où est passée la fée ? Les doigts de Moka se crispent sur le vide. Où est passée la fée ?

Chut, elle entend un murmure... Tellement léger. Tellement infime. Seule une fée peut parler si doucement... Moka effleure sa joue où quelque chose la chatouille. La fée ! C'est elle !

- Remets-moi près de ton oreille, je n'ai plus de voix à force de crier, s'époumone la fée en silence.

- J'aimerais bien mais...

Mais il n'y a pas de mais qui tienne, le règlement a les yeux bandé par la nuit. La fée a beaucoup de choses à dire et puisque ses parents ne sont plus là, il faut bien que quelqu'un raconte une histoire à Moka...

- Ah ! Eh bien tout de même, j'ai bien failli me noyer dans tes larmes Moka ! Il faudrait que tu réussisses à dormir, tes cernes sont de vraies piscines ! Je suis toute mouillée, mes ailes sont toutes froissées....

- Excuse-moi Azilia mais...

- Il n'y a pas de mais qui tienne Moka, on ne te l'a jamais dit ? répondit la fée de sa petite voix rieuse en agitant ses ailes pour les faire sécher.

- Arrête, tu me chatouilles avec tes ailes Azilia, j'ai peur du noir, tu ne veux pas faire de la lumière ?

- Et ça on ne te l'a jamais dit non plus ? Que la nuit, on n'a pas besoin de lumière ?

- Sauf si... sauf si on use pas d'électricité, allez dépêche-toi, je sais bien que tu sais faire de la lumière, tu me l'as dit l'autre soir. S'il te plaît Azilia...

- Tu as gagné !

Alors Azilia explosa de rire comme elle le faisait souvent après avoir taquiné Moka et de sa bouche jaillissent des centaines de petites étincelles bleutées qui voletèrent un peu partout dans la chambre, entourant les deux amies d'un halo phosphorescent.

- "Merci !

- Chut ! moins fort, à moins que tu ne veuilles que l'infirmière voit mes prouesses... chuchota Azilia.

- Je suis sûre qu'elle ne verrait même pas tes étincelles ! La dernière fois, quand elle t'a vue, elle m'a dit qu'il fallait que je te jette à la poubelle parce qu'une fée toute seule, ça ne sert à rien ; il en faut deux, une pour chaque oreille ! Tu t'imagines un peu ?! Deux fées ! Je ne comprendrais plus rien à ce que vous me diriez, à moins que vous ne parliez exactement en même temps, mais à ce moment là, ça ne sert à rien... n'est-ce pas ?

- Tu as raison ! Je suis sûre que je ne supporterais pas d'entendre une autre fée te parler, je serais jalouse et je volerais à travers ton oreille pour la voir de l'autre côté ! Elle ne le sait pas ton infirmière que les fées sont toujours en train de se chamailler entre elles ?"

Moka réfléchit un long moment : elle aimait bien parler avec la fée mais c'était difficile parfois, elle posait des questions compliquées et Moka n'avait pas l'habitude de parler. On ne lui adressait jamais la parole à part pour lui dire de prendre ses médicaments ou lui dire qu'elle éffolle. Ou qu'elle est folle peut-être. Elle ne sait plus très bien ce qu'on dit sur elle, Moka, elle n'écoute plus vraiment... la fée lui a lancé un sort pour que les méchantes paroles ne franchissent plus ses oreilles. Et c'est très bien comme ça !

Après s'être tu pendant un long moment, Moka répondit d'une voix plus assurée, presque espiègle :

- Hum... non elle ne doit pas savoir puisqu'elle est assez bête pour croire que les fées n'existent pas alors qu'elle te voit tous les jours. Ça je ne comprends pas Azilia, tu pourrais m'expliquer ? Je ne comprends pas ; alors qu'elle te voit, elle n'arrête pas de me dire que tu n'existes pas. Elle m'a même dit l'autre fois que tu n'étais qu'un objet en ferraille ! Un objet en fée, à la limite, je peux comprendre mais un objet en fée qui raille, je ne comprends vraiment pas !

- Ne cherche pas à comprendre Moka, elle n'est pas assez intelligente pour me voir comme je suis. Tu sais ce que je pense ? Je pense que l'existence des fées n'est pas écrite dans son règlement alors forcément... Tu sais, il y en a aussi qui croient que la terre est ronde... comment pourraient-ils croire aux fées ? Il y a une barrière entre nous et eux... ils sont passés de l'autre côté, là où les lutins et les fées n'existent pas, là où on ne joue même pas... La plupart des adultes sont fiers d'être passés de l'autre côté de cette barrière...

- Ah ! Je comprends ! Et ils changent de règlement en traversant la barrière... mais pourtant monsieur Michel, il croit aux lutins. Lui. Je l'entends qui leur parle des fois. Son lutin doit être sourd parce qu'à chaque fois, il crie très fort. Au milieu de la nuit des fois, je me réveille à cause de ses conversations avec Balthazar, son lutin.

- Oui, il y a quelques adultes qui préfèrent rester d'un côté de la barrière et ne pas se risquer à la frontière... en général, ils deviennent mal aimés des autres. Mais eux, il leur reste des lutins et des magiciens et si jamais un jour quelqu'un te dit que monsieur Michel est fou, il ne faut pas le croire. Si jamais il tremble étrangement par moment, ce n'est pas ce que les adultes appellent des spasmes psycoantropomorphiquiticofolis, c'est simplement que son lutin le chatouille...

- Oui mais...

- Moka...

- Oui je sais il n'y a pas de mais qui tienne, scanda-t-elle en riant. Mais pourquoi est-ce que moi, des fois, je tremble aussi et que mes mains ne m'obéissent plus. Tu sais il y a des moments où je me demande ce qui m'arrive : mes doigts font des choses bizarres, ils me griffent très fort comme pour me punir de quelque chose que je n'ai pas fait... ça me fait mal et... Est ce que tu crois que j'ai un lutin moi aussi ?

- Non, autrement, ce serait un méchant lutin et je ne le laisserais pas venir. Je ne sais pas ce que c'est... mais peut-être es-tu tout simplement allergique à la poussière de fée, ou peut-être tes doigts ont-ils leur propre cerveau et qu'ils veulent te montrer qu'ils sont vivants...

- Peut-être...

- Oui peut-être... la vie est remplie de peut-être et on ne trouve pas toujours la réponse. Parfois c'est mieux comme ça. Imagine un peu que l'infirmière se rende compte que tu es allergique à ma poussière... elle me jetterait à la poubelle...

- Non ! Enfin oui je veux dire. Il vaut mieux laisser les peut-être te protéger. Tu m'apprends tellement de choses, je ne voudrais pas te perdre comme j'ai perdu mes parents."

En finissant cette phrase Moka étouffa un sanglot. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas vu ses parents. Au début, ils venaient la voir et puis petit à petit les visites s'étaient faites de plus en plus rares jusqu'à disparaître. Moka avait du mal à se rappeler sa vie d'avant, celle d'avant l'hôpital, celle d'avant les mains qui griffent, celle où sa maman venait la border le soir et où son papa lui faisait faire l'avion. Cela faisait si longtemps qu'elle était seule dans les couloirs blancs sans personne pour la consoler... Si longtemps.

Azilia se rapprocha encore un peu plus de l'oreille de Moka et lui murmura d'une voix pleine de tendresse :

- Mais tu ne les as pas perdus tes parents Moka, ils reviendront te voir.

- Quand ? Pourquoi est-ce qu'ils ne viennent plus ?

- Parce qu'ils sont très occupés. Tu veux savoir ce que m'a dit l'elfe de la vieille Armande ?

- Oui...

- Tu promets de ne le répéter à personne ? C'est un secret.

- Promis !

- Et bien il paraît que tes parents sont très occupés depuis que le roi de l'univers les a embauchés...

- Mais il est au chômage papa... l'interrompit Moka

- Moka...

- Il n'y a pas de mais qui tienne mais...

- Mais les elfes ne mentent jamais et ton papa est devenu accrochétoliste !

- Qu'est-ce que c'est ? demanda la petite fille d'une voix où perçait l'inquiétude.

- Tu ne sais pas ce qu'est un accrochétoliste ? Mais que t'ont-ils appris à l'école ? Un accrochétoliste, c'est quelqu'un qui accroche les étoiles. Pas les petites étoiles comme celle que je tiens dans ma main... les vraies étoiles, celles qui brillent dans le noir. Comment crois-tu qu'elles arrivent dans le ciel ? Par magie ? Non, c'est ton papa qui tous les soirs monte sur son échelle avec un grand sac rempli d'étoiles et une fois arrivé en haut il les accroche sur un grand fil de lait.

- Un grand fil de lait ? Mais le lait ça ne fait pas de fil, tu racontes n'importe quoi !

- Mais si, tu sais bien, le matin, sur le dessus de ton chocolat chaud, il y a la peau du lait et si tu tires dessus, ça fait un long fil. Et bien le roi de l'univers prend son petit déjeuner le soir. Comme il n'aime pas la peau du lait, il la jette dans le ciel. C'est ce qu'on appelle la voix lactée une fois que les étoiles sont bien fixées.

- OoOoOoooh ! Il est fort mon papa, tu crois qu'il pourra m'emmener avec lui une fois ? Et maman ? Pourquoi elle ne vient plus ?

- Parce qu'elle est très fatiguée elle aussi. Elle s'occupe de la lune et du soleil.

- Ça doit être très lourd ! s'exclama Moka, pleine d'admiration.

- Oui et c'est pour ça qu'elle se repose un peu l'hiver. Elle s'occupe un peu moins du soleil qui est le plus lourd. Mais il faut que je te dise quelque chose Moka... ajouta Azilia d'une voix hésitante avant de reprendre : le travail de ta maman est très difficile ; le soleil est très chaud et la lune extrêmement froide. Le matin, ta maman se gèle les doigts sur la lune pour la descendre avant de se brûler en montant le soleil... ces différences de température sont très mauvaises. Ta maman est un peu malade et il faudra qu'elle guérisse avant de venir te voir, tu comprends ?

Étrangement, Moka ne parut pas bouleversée par cette nouvelle. Elle souriait en pensant que ses parents travaillaient pour le maître de l'univers et que bientôt quand ils auraient un peu de temps, entre deux étoiles, ils viendraient la voir et ils lui montreraient comment repeindre le ciel tous les matins et tous les soirs... Son papa lui montrerait les fils de lait et sa maman la réchaufferait près du soleil. Moka sourit. Elle s'endormit. Visage placide sur lequel les traits qu'avait gravé un peu de folie s'effacèrent sous les plissures de vie. Peut-être était-ce le sort que la fée lui avait jeté... peut-être... il y a des questions qui ne trouvent jamais de réponses, des règlements qu'il vaut mieux ne pas entendre, des vérités qu'il faut parfois faire taire. Des peut-être qui peuplent nos songes Des mais qui restent en suspens comme pour repousser la disparition de la poussière de fée...


 

tags : Fée, Imagination, Merveilleux, Rêve

 

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Commentaires

David dit :

Il n'y a pas grand chose à dire, juste lire... Cela va tout seul.
C'est plaisant comme texte...
Retrouver un petit enfant..

le 21 Jul 2009
Froucle dit :

J'aime bien moi Vraiment sympa comme histoire !

le 01 Jui 2011
Azilia dit :

J'adore ta façon d'écrire et ton histoire change vraiment de celle qu'on a l'habitude de lire ! Tu as su innover sur un sujet qui paraissait commun, je te félicite ! :)

le 01 Jui 2011
Pantoufle 14 dit :

Mhhh! Moi qui cherchais quelque chose qui cloche, me voilà dasn le néant! J'ai adoré ton histoire littéralement autant dans la forme que dans le fond que dans le vertical que dans l'horizontal!

J'ai fondu à cette phrase:"Un objet en fée, à la limite, je peux comprendre mais un objet en fée qui raille, je ne comprends vraiment pas ! ", les mots ont chantés parmi les "peut-être" et les "il n'y a pas de mais qui tienne" innombrables. Encore une fois, je n'ai pas été déçu par ta plume.^^

le 01 Jui 2011
lune dit :

J'aime beaucoup ce texte, cette discussion entre une fée et une petite fille curieuse et incomprise ... Bravo !

le 01 Jui 2011
www.lilavie.fr dit :

Un peu submergés par nos différents projets, nous n'avons pas pris le temps de répondre à l'envoi de votre nouvelle "Azilia". Cette très belle histoire nous parait difficile à publier... En effet, le genre un peu fantastique et métaphorique nous semble complexe pour des personnes vivant avec un handicap mental ou pour des adultes en situation d'illetrisme (tel que des détenus)...
Néanmoins, à titre personnel, nous l'avons beaucoup apprécié.

le 15 Déc 2012
Baradon dit :

Tu as trempé ta plume à l'encre de la Fantasy et il en ressort un texte aux saveurs de l'enfance. Il n'est rien de plus terrible que de grandir et d'en oublier ces rêves. Ce texte me touche tout particulièrement car cette thématique de l'enfance et de la Fantasy opposée à la froide rationalité du monde est la source première de mon inspiration!

le 11 Sep 2017