Une avant première !

Hostile au style

Béance sentimentale

Illustration : UnAutreLapin

Il n'a pas su combler votre absence - qui ne cesse de s'étendre n'importe où, n'importe quand, de creuser toujours plus mon champ de mélancolie, de peser toujours plus.
Comme si le vide pouvait peser, m'oppresser, m'étouffer. Comme si le vide se faisait matière, substance. Lentement. Les atomes de la souffrance s'allient insensiblement à ceux de notre volonté.
Car nos liaisons se sont
Bri-
sées.
Distendues par les années, elles ont cédé sous des poids qui nous écrasent, des nœuds qui nous enserrent et que nous n'avons su, malgré notre folie, dénouer.
Comment délasser le lacis de nos peines en restant enlacés ? Comment me sentir entière en laissant se défaire, s'en aller avec vous une partie de moi-même ? En nous tout n'était plus que fibres emmêlées, que craintes entrelacées - ces barrières qui nous sauvaient du gouffre, que nous avions créées en croisant nos regards, en joignant nos mains, en nous oubliant dans un étourdissant vertige.
Derrière les nœuds qui signent la fin de notre histoire, dont j'essaie en vain d'écrire la sépulture, il y a
le vide
- un vide pénétrant, déchirant, une infinie béance que vous seul pourriez remplir.
J'aurais voulu vous retenir, vous tremper de mes sanglots, vous étouffer de mes suppliques. Pouvoir vous maudire aurait été ma seule trêve mais je ne puis lutter contre vos propres larmes. Vous m'aviez dit tant de fois que vous ne vouliez pas partir, que si tout nous séparait, vous ne pouviez imaginer l'étendue de la béance qui se déploierait en vous, se nourrissant de mon absence. J'ai dû vous quitter. Vous ne le vouliez pas n'est-ce pas ? J'ai dû vous quitter. Il ne me reste plus que des lambeaux de votre corps sous les ongles - mémoire charnelle de ces étreintes où vous m'offriez votre âme. Et les éclats de ma conscience meurent dans l'ambre des flammes vacillantes où mon regard s'accroche se perd comme s'il fallait chercher la chaleur ailleurs que dans mon être, comme si le feu seul pouvait encore vous faire exister. J'espérais pouvoir vous cacher dans un morceau de cristal et le faire gardien de notre histoire dans les confins de mon imaginaire. Cette fois, j'aimerais pourtant que ce cristal ne soit pas de larmes.
J'espérais me construire en vous fuyant, en partant en vain chercher ailleurs toutes les tendresses que vous m'avez données. Mais je vous savais l'éternel séjour - je vous voulais l'éternel séjour.
De vous j'aurais voulu être l'amour.
J'ai laissé sur vos lèvres le goût démesuré de ma passion, de tout autre chose que la passion.
Je vous aimais.
Je ne voulais m'enivrer que de votre présence et de vos souffles faire mon azur . Mais j'ai dû m'arracher votre empreinte et voilà que je ne suis plus qu'une âme décousue affreusement nue sans le voile dont vous m'enveloppiez, sans les bras dans lesquels vous me serriez. Une terre infinie, desséchée, faite des plus déserts lieux. À présent je me perds dans ce désert qui est pourtant le mien. Vous étiez ma boussole et je vous ai perdu.
J'ai cru vivre, j'ai cru saisir l'infime dans les soupirs que j'exhalais votre main affleurant la cambrure de mes reins et dans l'écho que vous leur donniez - de plaisir, chaviré. Aujourd'hui, ils ont changé de saveur. Ils ne brûlent plus mon corps comme au temps de nos folles étreintes, n'excitent plus cette caverne que vous trouviez si accueillante, où se trouvait l'intime fontaine que vous aimiez tellement voir, sentir ruisseler alors que votre langue pénétrait entre mes lèvres et venait séjourner dans mon indéfinie béance. Vous vous y abreuviez - et dans cet extrême instant porté hors d'atteinte vers l'inconnu, la source de nos cœurs jaillissait brutalement de nos corps en sueur. Vous deveniez torrent, ravageur, renversant et je m'ouvrais comme la terre, vous accueillant - accueillant votre membre gonflé de désir qui plissait mon argile comme on crée des montagnes. Je cédais tout m'engouffrais dans vos ondes dans les mots enflammés éperdus enfiévrés que vous me murmuriez. En moi tout n'était que pentes abruptes que je dévalais transportée à l'orée de l'inconscience par la gravité qui naissait de notre union. Vous me vouliez ravin, je me faisais abîme ; je me diluais en vous pour mieux vous engloutir, pour mieux me sentir vivre.
Et mon corps
Hors de moi
Écumant de désir
Tremblait de nos séismes
Et le vôtre
Langue de feu
Ardent de nos plaisirs
Vint à cracher sa lave bouillante.
Nous étions à l'origine du monde, au bord de l'éternel, là où rien n'existe encore, où tout est à créer, au bord - en équilibre. Sous les sauvages assauts de votre corps, au son des fous soubresauts de nos cris, je me laissais venir. La forêt de nos crinières s'arrachait par poignées, les étendues fiévreuses de nos êtres excités se paraient de frissons, les pierres de nos sourires crissaient sous la pression. Je pouvais sculpter les reliefs de votre désir, je pouvais façonner votre visage de mes caresses - les arabesques de votre corps tout entier,
de votre chair, celle de mes mains sur votre peau, de tous nos membres désarticulés en une même communion, s'avivaient toujours plus.
Et votre bouche hurlait pour avaler le ciel.


 

tags : Absence, Amour, Fusion, Passion, Regret, Souffrance

 

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Commentaires

PHI dit :

Quel chant, quelles rimes bi-corporelles, quels enjambements sensuels...
Quelle trouvaille spirituelle que cet "éternel séjour", s'opposant à l'éternel retour des indifférents...

le 03 Jui 2019
PHI dit :

Ces mots :

"Une terre infinie, desséchée, faite des plus déserts lieux"

m'ont amené vers cette page.

"Les plus Déserts Lieux" est l'expression qui remonte à Marie Stuart et Marina Tsvétaeva, et qui m'avait servi en tant que titre de mon Thésaurus de Maximes...

le 05 Jui 2019