Une avant première !

Hostile au style

Ce jour là...

Ce jour là, de la fenêtre de la cuisine, la mère regarda son mari et son fils s'éloigner par la petite route qui montait vers la forêt d'Allevard. Ils avaient l'air si fragiles, surtout son fils, petite créature insouciante. Avait−elle bien fait de les laisser partir ? N'auraient−ils pas dû attendre encore un peu ? Elle avait essayé de s'opposer à cette idée mais son enfant y tenait tellement... cela faisait si longtemps qu'il n'était pas sorti. Cette promenade, qui, lorsqu'ils vivaient sans peur, était quotidienne, était devenue de plus en plus rare. Son petit garçon s'en était bien rendu compte et ne cessait de la réclamer. Jusque là, elle et son mari avaient réussi à prétexter l'hiver qui avait été rude, mais maintenant que les arbres bourgeonnaient, ils ne pouvaient plus lui refuser... à moins de tout lui dire.
Lui dire que les Allemands voulaient les tuer sous prétexte qu'ils étaient juifs.
Lui dire que bientôt, sûrement, ils seraient emmenés dans des wagons qui servaient d'ordinaire à transporter leur propre nourriture.
Lui dire que madame Abraham n'était pas partie en vacances, qu'il ne la reverrait jamais.
Lui dire que chaque jour passé dans cette minuscule maison était un miracle que l'on ne pourrait renouveler à l'infini.

Mais comment dire cela à un enfant de cinq ans qui ne pouvait s'imaginer la bêtise humaine ? Ils n'avaient pas le choix. Il leur fallait mentir pour préserver l'insouciance de leur fils qui ne connaîtrait que trop vite la souffrance des exclus. Petit rossignol des bois, qui bientôt, mis en cage, n'aurait plus même la force de chanter.

Poussant un soupir elle se détourna lentement de la fenêtre et entreprit de préparer le dîner. Du moins, si l'on pouvait appeler "dîner", un repas composé essentiellement de pain qui était quasiment la seule nourriture autorisée. Nourriture dont la quantité ne cessait de diminuer à cause des tickets de rationnement et ne suffisait plus pour une famille de trois personnes. Toute à ses tristes pensées, la mère avait commencé à mélanger la farine à de l'eau du puits pour former la pâte à pain qu'elle malaxerait et mettrait à cuire. Il ne faudrait pas qu'elle oublie de l'arroser de temps à autre pour qu'il ne cuise pas trop vite .

Alors qu'elle était en train d'éliminer les grumeaux de la pâte, elle entendit le crissement des graviers au loin. Le noeud coulant de l'appréhension se serra autour de sa gorge. C'était les Allem... non, quelle étrange idée ! Décidément, elle était très tendue en ce moment. N'importe quel petit bruit la faisait frémir. Toujours sans raison. Quoi que... cette fois−ci elle avait vraiment un mauvais pressentiment. Il fallait absolument qu'elle enlève le pot de géranium pour prévenir sa famille ! Vite ! Vite ? Mais pourquoi, quel était le problème ? Un crissement de gravier ce pouvait être la bicyclette du voisin, le facteur, son fils qui s'amusait à traîner des pieds... ou... les Allemands. Elle avait beau essayer d'échapper à cette angoisse grandissante, le noeud de sa gorge se serrait de plus en plus, la poussant à réagir. Elle devait faire quelque chose, n'importe quoi ! Se cacher, s'enfuir, éliminer toute trace de son mari et de son fils. C'était facile ; ils ne possédaient presque rien à part quelques vêtement effilochés, comme leurs vies.

Tout à coup, son instinct de survie prit le dessus. Ses appréhensions grondant en elle comme un torrent trop longtemps retenu, se déchaînèrent dans toute leur puissance, ne laissant derrière elles que l'horrible Wehrmacht venue la chercher. Elle s'empara de tous les objets ayant appartenu à la dernière famille qui lui restait pour les jeter au loin. Cette famille, naguère si nombreuse mais qui avait était décimée par la rafle du vélodrome d'hiver en juillet dernier. "Je serai seule à mourir. Ils auront la vie sauve" songea−t−elle.

Alors que, poussée par la peur, elle s'agitait frénétiquement dans la maison, la porte s'ouvrit à la volée, laissant s'engouffrer les Allemands. Ils étaient cinq. L'un d'eux arborait un uniforme presque entièrement couvert de décorations. Les autres, en retrait, se tenaient droit, le regard dénué d'expression, attendant les éventuels ordres de leur chef tels des chiens en arrêt. Ils avaient l'air presque aussi terrifiés qu'elle par ce mastodonte au regard mauvais. Pourquoi n'avait−elle pas fui ? Pensait−elle donc pouvoir tenir tête à ces monstres en uniforme ? Le commandant, d'un pas raide s'était approché d'elle et l'observait maintenant d'un oeil mauvais. Il puait l'alcool. Il était trop près d'elle. Elle frémissait d'horreur. Qu'allait−il lui faire ? Son fils ! Pourvu qu'il n'ait pas été pris avant elle ! Le pot de géranium ! Pourquoi tremblait−elle ainsi ? Pourquoi elle ? Pourquoi pas madame Bufferand ? Pourquoi...

- "Où est le reste de ta famille sale petite youpine ? Hein ! Tu vas me le dire ou tu préfères être torturée ? J'ai remarqué que les gens de ta race y prenaient beaucoup de plaisir ! " éructa l'Allemand.

Le fouet de sa voix claqua dans l'esprit de la femme, y imprimant une cicatrice aussi profonde qu'une crevasse. La multitude d'interrogations désordonnées s'abîma dans ce gouffre sans fond. Laissant son esprit vide. L'Allemand, bientôt suivit de ses quatre comparses éclata d'un rire gras et fielleux avant de s'exclamer, prenant ses subalternes immobiles à témoin : " Elle veut danser la youpine ! Elle veut danser ! N'est−ce−pas les gars qu'elle veut danser ? Allez, mettez-lui le rythme dans la peau ! N'hésitez pas ! Alors, elle est où ta famille ? " Chacune des phrases de cet Allemand, s'incrustait au plus profond de son être. Chacun de ses mots étaient comme des anneaux de fer, bardés de pointes aiguës et chauffées à blanc. Son cœur, qu'elle ne sentait plus battre, était maintenant une bouillie informe. Une seule idée l'empêchait de sombrer dans l'inconscience. Sauver son fils. Levant la tête, les cheveux lui tombant dans les yeux, elle déclara d'une traite : "Je vis seule dans cette maison. Mon mari est mort il y a dix ans d'une tumeur au cerveau." Elle avait répété cette phrase tant de fois dans sa tête pour être sûre de ne pas l'oublier... Sa réplique avait−elle eut l'effet escompté ? Apparemment oui. La glace des yeux du commandant fondit pour se transformer en un ciel couvant une tornade prête à se déchaîner. Il se figea. Ses lèvres se contractèrent jusqu'à ne former qu'un mince trait. Sa moustache, taillée à la mode hitlérienne trembla sous la tension de son visage anguleux. Corbeau ébouriffé, frustré par une proie échappée. Il était si laid dans son uniforme kaki surchargé de médailles. Laid, oui, il l'était mais dangereux, il l'était plus encore.

Finalement, avait−elle bien fait de mentir ? Sa phrase n'allait−elle pas avoir des effets désastreux ? Elle aurait mieux fait de tout dire... Quoi ! Et son fils dans tout ça ? Était−elle donc une si mauvaise mère pour penser à le sacrifier ? La masse qui se tenait devant elle bouillonnait intérieurement, elle le sentait. L'étau de la peur l'enserrait de plus en plus. Après avoir été réduit en bouillie, son cœur était en proie aux mains d'une pétrisseuse experte. La terreur. Elle sentait les doigts froids et collants s'enfoncer dans les tréfonds de son âme puis en ressortir, arrachant un morceau d'elle−même à chaque fois. La tempête éclata. L'Allemand perdit son immobilité de statue. Faisant claquer ses talons, il pivota d'un geste rigide, et, d'un pas martial, fit des aller−retours dans la minuscule cuisine. Tout à coup, il se mit à invectiver ses sbires, leur donnant des ordres contraires. Eux, dans la confusion, coururent en tous sens, ne sachant pas que faire, se bousculant pour satisfaire les désirs fous de leur maître. S'agitant comme des chiens excités par l'odeur du sang. Elle avait réussi ! Elle avait réussi à déstabiliser ces démons tout droit sortis de l'enfer ! Le pot de géranium, c'était le moment ou jamais de la faire disparaître. Elle n'avait qu'à se faufiler à travers cette cohue, ouvrir la fenêtre et pousser le pot de fleurs. C'était si simple. Il lui avait fallu tant de temps pour mettre ce plan à exécution. Sa famille serait hors de danger. Au moment où elle poussait les géraniums, un coup de feu fut tiré, l'atteignit. Une gerbe d'étoiles noires filèrent sous son crâne. Elle s'effondra. Elle était morte. C'était fini. Elle avait si mal. Elle gémissait de douleur. Mal ? Peut−on avoir mal lorsque l'on est mort ? Ou peut−être... son fils ... pourquoi... mal... si mal ! On l'avait traînée jusqu'à un fourgon couleur de guerre. Elle entendait le crachotement du moteur. Sa jambe droite la faisait souffrir. Elle voyait sa maison s'éloigner. Personne n'enfournerait jamais le pain. Jamais personne ne le mangerait. Jamais. Mais son mari et son petit rossignol étaient libres. Ils étaient en vie. Ils ne connaîtraient pas la sensation de n'être qu'un vers se tortillant au bout d'un hameçon. Quelque chose qui, de toute façon, souffrirait sans fin, n'attendant que la mort. Elle n'était qu'une juive parmi des milliers d'autres. Sa mort était sans importance. Elle permettrait sans doute à cet horrible Allemand d'ajouter une autre médaille à son palmarès. Elle n'avait plus peur, le noeud de sa gorge avait disparu. Il ne restait plus qu'un grand vide à la place de son cœur. Elle n'était qu'un grand vide.


 

tags : Amour, Détresse, Emotion, Espoir, Famille, Guerre, Nazisme, Tristesse

 

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Commentaires

David dit :

Lorsque j'ai étudié le texte "Ce jour là" , je trouvais que cela serai une bonne idée de faire une autre partie pour conter ce qui arrivait précisement à la femme.
Tu as bien réussi.
C'est prenant, et sans doute si réaliste des sentiments que devaient sentir les juifs...

le 18 Jul 2009
Eraneon dit :

Et voilà, chapeau. Ce texte me fait le même effet qu'"Amnésie", de par le fait que le rythme est haletant, mais il n'est pas hâché, broyé ou morcelé. Les phrases sont courtes, certes, mais les pensées et les sensations qu'elles véhiculent sont construites, et on sent que cette femme a réfléchi à ce moment, que tout est très clair pour elle. Bel hommage aux victimes de la Shoah. Belle leçon pour l'Histoire.

le 01 Sep 2011
Baradon dit :

Je ne connaissais pas l'original mais le commentaire de David et ton texte m'ont donné envie d'en apprendre davantage. Rien que pour cette découverte merci. Mais il faut ajouter que ta nouvelle contant le point de vue de la mère est très réussie. On sent au fur et à mesure de notre lecture l'angoisse puis la terreur monter avant l'inéluctable fin. Très bel hommage aux victimes de la Shoah, je suis d'accord avec Eraneon.

le 13 Sep 2017