Une avant première !

Hostile au style

C'était le premier jour du printemps

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J'ai envie de vous raconter cette nuit Madame.
Envie de vous offrir ce que l'on n'oublie pas.
C'était la nuit juste avant le premier jour du printemps.
Dehors, le ciel était de cette teinte qui oscille entre le bleu et le noir. À l'orée de l'hiver. Quelques jours plus tôt, on avait rejeté les mendiants dans le goulot des rues. Il faisait assez doux pour ne pas risquer de devoir trébucher sur leurs cadavres gelés. Nos consciences semblaient s'être éclaircies comme le fond de l'air. Et les mendiants pleuraient dans leurs vestes élimées. Ils n'avaient même pas de fil pour rapiécer les haillons qu'ils avaient traînés avec eux toute leur vie. La seule aiguille qu'ils aient jamais possédée était celle de leur désespoir, celle qui les transperçait sous le regard vide des passants.
C'était la nuit juste avant le premier jour du printemps.
J'ai envie de vous raconter cette nuit Madame.
Envie de vous conter d'où provenaient nos pas.
Nous venions d'autres mondes, de la mer et des terres. Nous avions marché longtemps, écouté des mots nus, souri à des âmes pures et couru dans les rues. Nous avions arrêté le temps pendant qu'une contrebasse grondait de ses poèmes. Je me rappelle encore ces moments suspendus, entre l'envie pressante de faire voler nos voix et le son vacillant de nos cœurs tremblotants. Je crois que nous étions simplement effrayés par la lumière prochaine et que nous voulions apprendre à nous brûler les ailes. Je me souviens de nos rires. Je ne saurais vous dire quel fut notre parcours. Sachez simplement qu'il était semé d'innocence et d'envies partagées. Si nous avons commis ne serait-ce qu'un péché, ce serait l'unique vol d'une carafe de verre qui n'appartenait à personne, pas même à un clochard. Oui, je vous le confesse, nous l'avons conviée à notre cortège le temps de quelques mètres avant de la déposer, dévotement, sur un piédestal de fortune avec pour seule offrande une gerbe de fleur et quelques mots fervents. « Man can believe the impossible, but can never believe the improbable. » Il faisait encore jour mais le temps passe si vite, le bonheur me semble si fluide quand il coule dans le sablier des vies.
J'ai envie de vous raconter cette nuit Madame.
Envie de vous prouver qu'on ne vous mentait pas.
Nous étions six. Six amis enivrés des plaisirs de la vie.
Dans cette pièce étroite où nos voix résonnaient, nous entendions chanter la promesse d'un repas. Sur un lit, deux jeunes fous se prenaient pour des rois. Tour à tour, ils jouaient, n'étaient pas encore prêts à sacrifier leurs dames. Car tout en eux n'était que réflexion et la concentration se lisait dans leurs yeux. Seuls quelques mots hachurés de noir volaient entre leurs deux sourires blancs. Dans un coin de la pièce, pendant qu'à l'autre bout de la ville un clochard tendait son gobelet vide vers un fantôme idiot, une jeune fille faisait naître des images. Il y avait un arbre, un ciel rouge, de la lumière végétale, la mer et un fond noir. Et ces quelques mots, répétés à l'infini, murmurés en harmonie : « Voici venu le temps des rêves ». Il faisait chaud et la cuisine ronronnait doucement sous les gestes attentifs d'un homme et d'une femme. Nous étions six et nos haleines se mêlaient à la vapeur entre ces quelques murs. Nous étions à l'abri du monde. Du moins avons-nous eu la folie de le penser.
J'ai envie de vous raconter cette nuit Madame.
Parce que dans un sens, vous y avez pris part.
J'ai toujours aimé ouvrir les fenêtres pour observer le monde. J'ai toujours aimé ouvrir ma porte pour offrir le mien. Cette nuit-là pourtant, même si c'était bientôt le premier jour du printemps, j'ai découvert qu'il valait parfois mieux garder les portes closes. Le bonheur se préserve-t-il donc en se fermant aux autres ? Si c'est le cas, je le regrette. Sachez-le. Nous étions pourtant portés par cette envie de partage que vous auriez pu briser. Je me rappelle vos cris.
Vos cris et nos silences.
Il y avait tant de haine dans votre voix, tant de furie et de folie que toutes nos paroles étaient des brindilles jetées dans le néant. Le repas frémissait et nos yeux s'affolaient. Il est des réactions que l'on ne comprend pas, des mots que l'on ne s'imagine pas. Nous vous avons tendu la main ; vous avez préféré nous fouler au pied. Nous avons murmuré le mot de poésie ; vous avez invoqué la menace et la mort. Cette nuit-là j'ai compris que la raison ne vous suffirait pas et que l'entente n'est pas toujours possible. Il est des étapes que l'on se doit de franchir un jour, des prises de conscience qui sont faites de sanglots.
Vos cris et nos silences.
Oui Madame.
Nous étions six.
Vos cris et nos silences.
Et nous étions heureux.
Je ne voulais pas qu'ils partent dans la nuit. Mais que faire sinon fuir lorsque les mots ne sont que des injures, des pierres aveugles lancées sur des visages d'enfants. Nous n'avions que des rêves pour nous protéger alors nous avons préféré partir. Quelques mots sous le bras, la colère tassée dans les poches, les mains tremblantes, nous avons préféré partir. C'était la nuit juste avant le premier jour du printemps.

J'ai envie de vous raconter cette nuit Madame.
Afin que vous sachiez que les poètes ne meurent jamais.
Nous avons marché et chaque pas qui nous éloignait de vous se fondait un peu mieux dans la couleur du ciel. Les mots et les regards, l'énergie de nos rires ont eu la force de réparer ce que vous ne parviendrez pas à briser. Il existe quelque chose que l'on nomme partage. C'est un lien qui aide à avancer. Cette nuit-là, à chaque carrefour qui nous interrogeait, il nous a guidé, nous a permis de nous retrouver. Nous étions sept. Nous n'avons même pas eu besoin de construire notre union nocturne sur les débris de votre haine malgré la rage qui a parfois continué à gronder de l'intérieur. Oui Madame. Vous n'avez pas su détruire nos idéaux. Il faisait beau et si nous n'avions plus de toit, si ce soir nous étions condamnés à manger froid, nous n'avons jamais vraiment perdu nos sourires et nos rêves. Ces deux mots ne pèsent pas lourd et se laissent transporter dans le noir, à des kilomètres de là. Nous avons marché. Longtemps. Nous étions six. Et nous déclamions des poèmes sous la lumière des lampadaires éteints. Nos sacs sur le dos et nos pieds en lambeaux, nous avons marché. Loin. À chaque pas nous nous éloignions de la soirée que nous avions prévue mais nous découvrions une nuit surprenante parsemée de lettres, de surprises et d'aventures. Je crois que quelques heures plus tard le ciel a commencé à bleuir sous l'ombre des jonquilles.
C'était le premier jour du printemps.


 

tags : Aventure, Partage, Poésie, Printemps, Résistance, Vie

 

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Commentaires

Wensailie dit :

J'ai failli pleurer à la fin!!
En tout cas très beau texte, qui
me donne envie de finir celui que j'ai
commencé à la gare (entre autres choses à 
faire).

le 16 Aoû 2011
Lune dit :

Oui, très beau * écrase une larme*
Merci d'immortaliser ainsi nos souvenirs !!

le 20 Aoû 2011