Une avant première !

Hostile au style

Délices de l'aube rouge

Quand le premier coup de feu retentit, à 6h37, il faisait déjà jour dans la ville de Fénétrange. C'était l'été.

J'étais encore dans ma chambre, au cinquième étage. Il faisait trop chaud. À peine recouvert par un drap qui avait été frais et avait senti la lavande, j'avais sorti un pied du lit dans un effort désespéré pour me rafraîchir. Pendant une fraction de seconde, j'avais senti un courant d'air frais entre deux orteils. Puis, de nouveau, la moiteur. C'était peine perdue. L'air empestait, se posait sur mon torse, m'écrasant, encrassant mes poumons. Le drap, pourtant léger, me semblait être une grosse couverture de laine rêche. Je ne pouvais pas le repousser à mes pieds : il était littéralement collé à ma peau par un couche de sueur poisseuse. Quelques mèches de cheveux s'engluaient sur mon front. J'aurais dû aller chez le coiffeur quand il avait commencé à faire chaud. Le coup de feu fut sec, explosif. Il devait venir de la rue Vladimir Ilitch Lénine. Quand la détonation parvint jusqu'à mon esprit embrumé, elle s'était probablement déjà considérablement atténuée. Elle avait dû passer par l'appartement d'en face, celui de madame Jourd'Heuil, franchir ses rideaux de flanelle, traverser la rue dont le goudron ne tarderait pas à devenir liquide et passer à travers mes volets fermés. Monsieur Verdure qui habitait au 43 rue Lénine fut sûrement réveillé plus brusquement que moi. D'ailleurs, on apprendrait plus tard qu'il en était mort.

J'ai à peine réagi à ce premier coup de feu. Mes pensées étaient en sueur. Ce n'était pas la guerre. Aujourd'hui, j'avais décidé de m'acheter un pain au chocolat que je dégusterais sur le balcon avec un bon verre de jus d'orange. Il ne faudrait pas oublier le parasol. Mais mon dieu... ce qu'il pouvait faire chaud ! Je m'étais pourtant couché après une douche froide et, seul dans mon lit deux places, il n'y avait personne pour venir coller son corps brûlant contre le mien. C'était l'été, voilà tout. Nous étions dimanche et 6h37 n'était pas une heure décente pour se lever. Encore moins pour être réveillé par un coup de feu. Je ne grognai pas : j'étais seul. Quel intérêt y-a-t-il à grogner lorsque l'on est seul ? La couche de sueur adhésive ne résista pas longtemps à mon envie de m'extraire des draps. Un peu de lumière filtrait par les interstices des volets et traçait des rayures sur le parquet abîmé, baignant la pièce dans une clarté propre à l'aube des jours d'été. Je m'assis au bord du lit, m'étirai et, après m'être frotté les yeux avec une moue boudeuse (ce qui, pour un homme seul, est la meilleure manière de râler), je me décidai enfin à me lever. Je m'apprêtai à ouvrir les volets lorsque je me rendis compte que j'étais nu. C'est à ce moment là que le deuxième coup de feu résonna. Il était plus fort. Un bout de drap cachant mon sexe, j'ouvris les volets. C'est là que je sentis la rumeur qui se rapprochait, aussi pesante que le fond de l'air. Les rideaux de flanelle de madame Jourd'Heuil, au cinquième étage, étaient déchirés. Devant la porte d'entrée de l'immeuble, trois chats tournaient autour d'une forme claire.

Le ciel était d'un bleu déprimant, de ce bleu qui n'a aucun mystère et qui garde la même uniformité pendant toute la journée, toute la semaine, peut-être tout le mois. Il était tellement bleu qu'on pouvait à peine le regarder sans cligner des yeux. L'appartement d'en face était un énorme cube gris clair qui venait couper l'herbe sous les pieds du ciel. Un champ de toits s'étendait à perte de vue. J'avais prévu d'aller acheter un pain au chocolat et de m'installer sur le balcon comme je le faisais souvent le dimanche matin. Il y avait de grandes chances que la boulangerie ne soit pas encore ouverte. Il était 6h41. Bien trop tôt ! La rumeur s'amplifia encore. Un chat miaula. Je me rendis à l'évidence : ce dimanche-là n'était pas un dimanche comme les autres. Un berger allemand se mit à hurler en se ruant sur la forme claire en bas de l'immeuble. Il avait les poils longs ; c'était peut-être un berger belge. Au troisième coup de feu, je décidai d'aller à la boulangerie. J'arrangeai mon drap à pois roses autour de mon torse, me passai un peu d'eau sur le visage et sortis de l'appartement. Pas la peine de fermer la fenêtre ni la porte ; je serai bientôt de retour. Quand je fus sur le palier, je pris conscience que j'avais oublié de mettre mes chaussures : le paillasson en forme de hérisson m'avait piqué la plante des pieds. Tant pis, la boulangerie n'était pas bien loin. Je descendis la première volée de marches de l'immeuble. Au troisième étage, je manquai de percuter mon voisin, monsieur Berlière. Il était en robe de chambre. Après quelques secondes d'étonnement, il me dit :

- « Monsieur Feutry ! Comment allez-vous ? Vous êtes bien matinal aujourd'hui ! Je ne vous aime pas vraiment... Je ne vous l'avais peut-être jamais dit parce qu'on ne se dit que rarement la vérité entre voisins : il faut être en bons termes si l'on veut pouvoir cohabiter. Mais aujourd'hui vous avez une bonne tête dans votre toge à pois roses ! Allez, monsieur Feutry ! Sans rancune ! Rentrez donc boire un café !

- Mon bon monsieur Berlière ! Buvez donc votre café tout seul. J'ai un pain au chocolat qui m'attend ! Et puis vous avez un sac poubelle à la main : ce n'est pas très galant ! »

Monsieur Berlière était un peu rachitique. C'était le modèle type du voisin un peu bizarre à qui l'on n'adresse jamais la parole. De son visage, on ne se rappelait que les petites lunettes rondes et les cheveux frisés. Il avait un peu l'air d'une souris introvertie qui aurait raté sa permanente. Je fus étonné de son naturel et de sa franchise soudaine mais que voulez-vous... j'avais un pain au chocolat à acheter et il allait bientôt être 7h ! Malgré mon refus, il me prit par le coude, manquant de faire tomber mon maigre habit, et m'entraîna dans son appartement. Sa fenêtre était ouverte et des bruits de manifestation entraient dans le salon en même temps que l'ombre de l'immeuble où habitait madame Jourd'heuil. On entendait des fracas de taule, comme si une immense foule s'acharnait contre des poubelles. Quelques hurlements de chiens émergeaient du brouhaha de plus en plus puissant. Entre colère et douleur. Monsieur Berlière (« Appelez-moi Joseph », m'avait-il glissé comme une confidence essentielle) me traîna jusqu'à son placard à chaussures et m'offrit une paire de charentaises. Une fois que j'eus mis ses pantoufles, il y eu un hurlement inhumain à l'extérieur.

Nous étions de nouveau sur le palier. Monsieur Berlière me donna la main et, ensemble, nous descendîmes les trois derniers étages. Lui dans sa robe de chambre bordeaux et moi dans ma toge dont le drapé laissait mon épaule droite à nu.

Il était 6h59 et de nombreux coups de feu avaient déchiré l'air depuis que j'étais sorti de mon appartement. J'avais oublié de les compter. Bras dessus, bras dessous nous sortîmes de l'immeuble. La rue était remplie de chats noirs. Au bruit de la porte automatique, ils filèrent, ventre à terre. En face, la forme claire était toujours là. Je lâchai la main de monsieur Berlière, chassai un dernier chat aux yeux orange et m'agenouillai devant l'immeuble, à côté de la forme blanche. C'était un corps humain, recouvert d'une chemise de nuit à dentelle. La chevelure était immaculée, veinée de mèches argentées. Je l'avais souvent aperçue, de dos, entre deux rideaux de flanelle du cinquième étage. Le visage, invisible, était écrasé contre le sol. Je compris à quel point le blanc est plus éclatant lorsqu'il est auréolé de rouge.

Je vomis et me souvins que j'avais besoin d'un pain au chocolat. Monsieur Berlière avait disparu. Par terre, trois chatons blancs s'étaient lovés dans sa robe de chambre bordeaux. Je fis un tour sur moi-même pour vérifier qu'il n'était plus là. Négatif. Je me dirigeai vers la Rue des Archives tout en me faisant la réflexion que, d'ici quelques coups de feu, je n'aurais plus de voisins.

La rumeur était fracassante, le ciel était toujours bleu et mon ventre gargouilla

À 7h03, la boulangerie avait disparu.

J'étais dans l'Avenue des Ormes. La route était saccagée. Les hurlements me vrillaient les tympans. Quelqu'un me frappa l'épaule droite. Je me retournai. Il n'y avait personne. À gauche, Monsieur Berlière, un sourire goguenard sur sa face de rat, me regardait en louchant. Sur sa tête se dressait un chat en colère. Il n'avait plus de robe de chambre. Un mouchoir de dentelle sortait de son oreille. J'éternuai.

Il était 7h05 : il disparut pour la seconde fois. La boulangerie, elle, ne réapparut pas. C'était la saison des allergies et les bouleaux de la place Charleston s'en donnaient à cœur joie. Je décidai d'aller chercher mon pain au chocolat au centre commercial, un peu plus au nord. Les coups de feu se rapprochaient. Ou bien peut-être était-ce moi qui me rapprochais d'eux.

Au carrefour de la Légion Étrangère, je me retrouvai nez à nez avec la foule. Des poubelles en ferraille, des pigeons pendus par les pieds à des drapeaux français, des centaines de chiens, des hommes, un caniche, des femmes, des transsexuels mal cachés et des chevaux à bascule éventrés. Une odeur de souffre et de choucroute acide, des bruits de klaxons et de cornemuses. De la fumée rouge un peu verdâtre. Je ne savais plus combien de coups de feu. C'était sûrement à cause de cela que cet homme, là-bas, avait la tête en sang. Un nain en costard cravate, des gosses dans des cages de fer, la tête étranglée entre les barreaux, des torches ovoïdes, un relent de hareng fumé. Ma toge à poids roses tomba. La foule m'encerclait, entonnant des chants rituels ponctués de cris de macaques et d'annonces radiophoniques. Les torches étaient faites de fœtus et d'animaux vivants. Quelque chose sentait le pain au chocolat. Je ne voyais plus la rue. Pourquoi donc la boulangerie avait-elle disparu ? Une petite fille qui marchait sur les mains me bouscula. Elle avait un chat mort en bandoulière. Monté sur un porc importé de Bretagne, je vis mon voisin du cinquième étage. Il avait la même allure que la semaine dernière. Des banderoles tombèrent de l'immeuble Nokia. Et du papier toilette rose. Les mots étaient incompréhensibles. Je mis ma tête par terre pour mieux les lire. En vain. Un cheval se cabra, explosant un feu rouge. L'odeur du pain au chocolat envahissait tout. Un bonhomme de huit ans portait son père sur ses épaules en chantant la Marseillaise. Je ne pouvais plus respirer. Je sentais la moiteur de la foule se rapprocher de moi. Je pensai à la robe de chambre bordeaux et à la chemise de nuit en dentelle. Je hurlai.

« JE VEUX MON PAIIIIN AU CHOCOLAAAT ! »

Et je me mis à tourner, tourner, tourbillonner sur-moi même. Nu au milieu de la foule. Mes charentaises volèrent. Les coups de feu pétaradaient en tous sens et je tournais, tournais, tournais comme un fou. J'avais perdu l'heure. La sueur quittait mon corps en geyser et la foule se rapprochait, les crocs sortis et le sourire flouté par mon tournoiement. Je tournais, tour à tour derviche tourneur nu en sueur et tour à tour et tous en cœur tous les hommes pointèrent vers moi des lames d'argent et de ferraille.

Chuintement des lames de rasoir.

Et je tournais, tournais, tournais derviche tourneur tout écorché, tout épluché et qui tournait tournait tournait nu, sang, sueur, tous ces tueurs qui m'écorçaient, me décharnaient de leurs rasoirs acérés aiguisés qui déchiraient ma peau tournante et tournoyant dans le vortex de la foule ensanglantée de ma substance décharnée je tournais, tournais, tour

Un choc.

Il était 7h38.

Une lame de rasoir venait de toucher l'os.

Je m'effondrai, le ventre vide.


 

tags : Absurde, Délire, Folie, Onirique

 

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Commentaires

Baradon dit :

On se suit ce cauchemar très visuel avec une fascination croissante. Je ne sais d'où te vient l'inspiration mais c'est très réussi.

le 25 Oct 2018