Une avant première !

Hostile au style

Eclair de bleu

Elle est allée seule assister à un spectacle. Elle a pris son vélo, emprunté le métro, arpenté la colline. Elle aime ça, se glisser dans la vie, entre les gens, se baigner dans les conversations, goûter le quotidien de l'humanité sur le bout de la langue. Quel parfum a t-il aujourd'hui ? Toute une déambulation vers l'art, déjà une manière de se plonger dans le rêve. Au bout du chemin un fauteuil rouge et là, devant, palpable, la scène, blanche, nue, où le va et vient de la vie se jouera tout pareil que dans la réalité, peut-être un peu plus vrai même.



Les spectateurs défilent et se placent par bouquets. C'est dimanche. Amis, familles et touristes se succèdent. Le spectacle a déjà commencé. Et puis il y a cette herbe folle toute seule. Elle le remarque tout de suite, ce garçon qui ne suit pas les règles de la composition florale. Il est venu seul assister à un spectacle. Elle a une passion curieuse pour ces gens-là. Ces fous qui osent encore sortir sans parade, ces amoureux de la vie à qui la seule présence de la lumière et du vent suffit, ces solitaires qui se sentent à leur place dans les espaces vides laissés par les autres.



 Elle le suit des yeux. Impression de déjà vu. Mais oui ! Revenons quelques minutes en arrière : dans l'église qui jouxte le théâtre où elle a passé un moment avant l'heure du spectacle, il était là. Son regard était passé sur lui sans s'arrêter mais elle l'avait remarqué : mi promeneur, le nez en l'air, mi recueilli, en lui-même. Elle a une passion encore plus curieuse pour ces gens-là. Ces êtres qui ne semblent se revendiquer d'aucune histoire écrite par d'autres, mais qui incarnent un dialogue simple et direct avec l'éternel. 



Elle a le temps de penser à tout cela en le regardant passer. Son visage est doux et plein. Il ne sourit pas mais elle sait tout de suite à quoi ressemble son sourire, et même son rire. Ça se voit dans ses yeux. Ils sont noirs, la lumière s'y reflète. Elle pense que si ce visage se penchait sur elle, elle y verrait un éclair de bleu. Indigo. Son visage est doux et plein. Elle se rend compte qu'elle attend avec passion cette personne curieuse qui portera sur son visage ce savant mélange de faiblesse et de force.



Les lumières s'éteignent. Lorsqu'elles se rallument sous les applaudissements, elle a presque oublié le garçon. Elle veut s'approcher de lui, se glisser dans son sillage, respirer l'air autour de lui, peut-être lui parler. Un groupe de touriste l'empêche de passer. Quand elle parvient à sortir hors du théâtre, il a disparu. L'église aussi est vide. Dieu seul est là, ensommeillé, il lui adresse un clin d’œil et retourne regarder passer les oiseaux sur le toit de tuiles rouges. Elle referme la porte de l'église comme elle referme la porte de son cœur. Elle marche dans les rues pavées et observe le monde alentour rire et s'aimer. L'histoire peut recommencer. Quand parviendra t-elle à en changer le dénouement ?


 

 

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