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Hostile au style

Entre deux lampadaires

Illustration : Sleyp


J'aime me perdre dans la ville comme on se perd dans la vie. Au prochain carrefour toutes les routes sont permises, je me laisserai simplement guider par les lumières citadines.


Une étoile brille entre deux lampadaires.


Là-bas, une vitrine chaleureuse laisse s'échapper une odeur de santal. Une théière en pierre, une statuette en bois de manguier, et au centre un tableau sans formes, un tableau de couleurs qui tournent sur elles-mêmes.
Mon souffle se diffracte dans les phares d'une voiture qui passe doucement sans me voir. Mes pas hésitants résonnent sans bruit sur le trottoir gelé, je me laisse glisser vers la prochaine impression qui frappera mes sens. Au hasard. Guidée par un fil invisible qui me relie à l'indéterminé.
Des ombres me frôlent, certaines me bousculent dans leur course à la vie. Elles ne se rendent pas compte que ce temps si précieux s'évapore sous chaque trace de leurs pas. Combien de secondes écrasées sur la route ? Combien de pensées précipitées contre les murs sans un regard pour les voir expirer ?


Les carrosses de tôle errent dans les rues. Ils frôlent l'asphalte en un cortège taciturne, tentent d'égayer leur triste procession par le feu qui s'étouffe et clignote sous des coques de verre.


Agonie miroitante qui brille chichement au travers des fumées.
Ballet funèbre, danse de lumières.


J'aime ce spectacle qui s'offre aux yeux de tous dans la plus grande indifférence. Savoir que je peux fermer les yeux et avancer en somnambule. Et traverser la rue comme on traverse la vie. En aveugle, tout notre esprit tendu vers l'intérieur, au-delà des autres. Ces milliers d'autres comme autant de statues de brume pour qui je n'existe pas. Cécité pour l'altérité. Le jour où la brume posera les yeux sur moi, ma vie commencera.


Et traverser la rue
En aveugle
Entendre le crissement des pneus
Le cri d'une vie face à une autre.
Et traverser la rue
Une cicatrice affolée court sur le goudron.
Comme on traverse la vie
Les torches vitrifiées transpercent mes paupières.
Le souffle brûlant du monstre de ferraille.
L'angle d'une rue en plein milieu du ciel
Un dahlia de velours explose sur ma tempe
Une étoile de verre implose dans le pare-brise.
Un tourbillon de regards se tourne soudain vers moi
La brume se dissipe et découvre mes pas
Alors je me souviens
Ce froissement de tôle
Comme l'accordéoniste
Boulevard Vezenska.


 

tags : Expérience, Image, Impression, Perte, Ville

 

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Commentaires

Jocelyn dit :

Sympa, j'aime bien la surprise et les changements de rythme.


Juste, un ver qui passe mal je trouve :
« et une étoile de verre implose dans le pare-brise. »

Peut-être le fait que ça commence par « et », je sais pas, mais ça ne passe pas pour moi !

le 07 Jan 2010
Lune dit :

J'aime beaucoup cette métaphore “Combien de secondes écrasées sur la route ?“ ainsi que “Les carrosses de tôle" et,et,et...oh et puis j'aime tes mots!

Aujourd'hui, le soleil caresse la neige tenace, posant des ombres au creux de la simplicité du paysage. L'aquilon libère les arbres de la poudreuse qui les recouvre tandis que les flocons partent danser avec les rayons de lumière.

à bientôt, très chère.

le 08 Jan 2010
Melan dit :

Bon, c'est à moi qu'échoit le triste rôle du bas matérialiste... Il y a un petite faute : "un tableau de couleurs qui tournent sur elles-même", il faut aussi un "s" à "mêmes".

Ce point de détail mis à part, j'adore ce que tu fais, notamment quand Léa me le déclame, et je ne suis pourtant pas fan de poésie.

Bonne continuation :)

le 19 Mar 2010
Flora Delalande dit :

Un grand merci à la compagnie Le Monde Devant d'avoir mis ce texte en mouvements.
https://vimeo.com/162280645

le 23 Jan 2017
Baradon dit :

Ce cheminement aveugle dans les rues, l'accident... Tes mots font mouche et touchent comme à chaque fois.

le 06 Déc 2017