Une avant première !

Hostile au style

Immortalité

Il fait nuit, ou plutôt, il fait sombre. L'époque où l'on distinguait la nuit du jour est révolue depuis de trop nombreuses années. On ne distingue plus la nuit de jour. Et après tout, cela nous importe peu dans une société où le temps n'a plus aucune valeur, extensible à l'infini. Le soleil est sans cesse caché par un énorme nuage noir que nous n'avons cessé de fabriquer depuis des centaines d'années.

Je serais bien incapable de dire depuis quand les rayons du soleil n'ont pas brûlé ma peau. Pour moi, la vie s'est arrêtée dans les années 3056, et pourtant j'écris ces mémoires. Je suis vivante. Si toutefois on peut qualifier de vivante une personne qui a presque mille ans, une personne qui n'a plus aucune joie de vivre et qui ne peut même pas espérer être libérée par la mort. Je suis quasiment réduite au stade de machine. Machine qui dort à l'aide de somnifères, mange des aliments conditionnés en gélules et vit dans un appartement qui tombe en ruine. Je reste cloîtrée chez moi, sans aucun contact extérieur, écoeurée de voir toujours les mêmes personnes qui elles aussi au cours de ces longues années sont devenues mornes.

Personne sans doute ne lira jamais ces mémoires. Personne ne s'intéresse plus à rien. Il n'y a plus d'artiste, plus de poètes, plus d'écrivains. Tous ces divertissements simples n'existent plus, ont été rayés de la planète terre. Je me demande d'ailleurs où je trouve la force d'écrire ces mémoires après ces siècles d'apathie. Peut−être ai−je seulement envie d'expliquer ce que l'humanité a fait pour mériter de vivre dans cet enfer, avant de tout oublier. Pour ne pas perdre espoir dans cette société que je connais par coeur, je me remémore souvent mon passé, mon autre vie comme je l'appelle. Vie où l'on pouvait mourir, où tous les jours étaient faits de nouvelles découvertes. Tout a commencé le 5 février 3056. Ce jour là était un grand jour pour l'humanité.

A l'époque je devais avoir trente-cinq ans. J'étais une jeune femme heureuse et j'attirais souvent les regards sur mon passage tant par ma beauté que par mon esprit. Je m'apprêtais à connaître le plus beau cadeau qu'une femme puisse recevoir : un enfant. Ce soir là, je rentrais chez moi après une longue journée passée devant ma classe de CM1. Je conduisait ma voiture volante qui tranchait l'air à une vitesse grisante tout en regardant la télévision comme à mon habitude. Celle−ci était projetée sur le pare−brise grâce à un canon à électrons situé sur les places passagers. La loi autorisant ce type d'appareil avait, paraît−il, eu du mal à passer à cause de la diminution de concentration que cela provoquerait. Finalement, les parlementaires avaient fini par se rendre à l'évidence que l'utilisateur, une fois qu'il avait programmé son itinéraire, n'avait plus à s'occuper de rien. Grâce aux progrès de l'électronique, la voiture s'autogérait. J'étais donc en train d'écouter le présentateur d'une oreille distraite lorsqu'un mot me fit relever la tête. Immortalité. Le présentateur qui d'habitude, m'était plutôt antipathique, arborait un large sourire. Il venait d'annoncer que la gélule d'immortalité avait été découverte par un certain Arnold Smuck, éminent scientifique qui avait voué sa vie à la recherche. Une fois descendue de la voiture je me ruai dans notre maison pour annoncer cette extraordinaire nouvelle à mon mari. Mais, lorsque je fis irruption dans le hall, je le vis, tout aussi euphorique que moi, en train de commander ce remède miracle et gratuit par internet. Quelques secondes plus tard il arriva dans le téléportateur qui permettait de recevoir instantanément un objet chez soi. Cet appareil fonctionnait grâce à la reproduction des particules du modèle d'origine.

La petite gélule de forme ovale ressemblait à n'importe quel autre médicament. Dès que nous l'eûmes entre les mains nous l'avalâmes. Nous venions, en même tant que des millions d'habitants, de pactiser avec le diable. Mais, tout à notre joie, l'idée que cette histoire tournerait mal ne nous effleura même pas...

Les jours qui suivirent furent des jours de fêtes. Les personnes les plus téméraires testèrent l'efficacité de la gélule en se jetant de ponts, en créant des accidents ou encore en avalant des tonnes de médicaments incompatibles. Tous survécurent, malgré les horribles blessures qu'ils s'étaient infligés. La fête dura plus d'un mois, mais malgré notre immortalité et notre joie, nous n'étions pas à l'abri de la faim et les réserves de nourriture commençaient à manquer. Une seule solution s'offrait à nous : recommencer à travailler. Les années passèrent ainsi, joyeuses, en compagnie de nos trois nouveaux enfants. Nous faisions tout ce que nous n'avions jamais fait auparavant par peur ou par interdiction. Saut à l'élastique, parachutage, apnée de longue durée, cascades, figures acrobatiques, test d'aliments inconnus et bien d'autres choses toutes plus palpitantes les unes que les autres furent à la mode. L'activité économique connut une importante recrudescence, redoublant le nombres d'usines et par la même occasion, diminuant le chômage. Tout allait pour le mieux.

Mais au bout d'une cinquantaine d'années de joie pure, la place ainsi que les vivres commencèrent à manquer. La population qui venait de connaître une croissance fulgurante des naissances, ne cessait d'augmenter et le taux de mortalité n'était plus là pour compenser. Cela ne pouvait pas continuer ainsi, des mesures devaient être prises. Une seule solution était envisageable : interdire la procréation. Au début, tout à notre bonheur, nous ne nous en formalisâmes pas outre mesure. Mais les années passants et la vague de joie retombée, nous commençâmes à nous inquiéter. Nous étions certes immortelles, mais le temps continuait à laisser les traces de son passage sur nos corps et le nombre de personnes âgées ne cessait de croître. Les personnes qui auraient dû mourir dans les divers accidents avaient la vie sauve mais en portaient les séquelles toute leur vie, c'est−à−dire, éternellement. Les scientifiques cherchèrent une solution, en vain. Nous ne croisions plus dans la rue que des personnes ridées, défigurées, handicapées et les gens commençaient même à déprimer devant ce triste spectacle. Le population qui n'avait cessait d'augmenter avait produit de plus en plus de déchets et avait rejeté des tonnes de gaz nocifs dans l'atmosphère. Le résultat ne fut pas long à se faire sentir. Les températures s'élevèrent, provoquant une monté des eaux qui engloutit plus d'un million de kilomètres de côtes. Les populations qui habitaient ces régions sinistrées durent migrer vers le centre des terres, accentuant d'avantage la concentration de population, déjà très élevée. Des milliers d'espèces animales disparurent à cause du bouleversement climatique trop fort et de la fonte totale de la glace au pôle nord. Les artistes, dont la principale source d'inspiration était liée à la mort, la peur, la perte d'un être cher, disparurent petit à petit ainsi que les poètes, les écrivains et toutes ces personnes qui nous avaient jadis aidé à rêver. Certaines personnes essayèrent d'avoir des enfants malgré l'interdiction. Les bébés, à défaut de pouvoir être éliminés, furent emprisonnés ainsi que leurs géniteurs. Les industries, continuaient à fonctionner, fabriquant le néfaste nuage noir qui se trouve maintenant au dessus de nos têtes. Les gens perdirent toute ambition ; pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on peut faire demain, le siècle prochain ou dans des millions d'années ? Toutes les personnes qui avaient jusqu'à présent passer leur vie à essayer de découvrir le plus de choses possibles avaient arrêté leurs recherches, entraînant la stagnation de la qualité de vie. Stagnation qui ne tarderait pas à se transformer en diminution. La famine ne tarda pas à se répandre, les gens, devenus trop vieux pour travailler la terre malgré l'aide des machines, ne produisaient plus assez de vivres. Cette famine, l'écoeurement de cette vie trop longue et sans surprises, l'interdiction de procréer, entraînèrent rapidement une vague de mécontentement.

Toutes les personnes valides, prirent les armes et défilèrent dans la capitale. Leur slogan que l'on n'avait jamais entendu auparavant était : " laisser nous mourir pour profiter de la vie". Mais cette manifestation fut pratiquement sans effet. Les gouvernements, qui n'avaient cessé de se succéder, étaient totalement dépassés et n'avaient aucune réponse à nous proposer. Les rares scientifiques qui exerçaient encore leur profession cherchèrent bien un antidote, mais sans succès. Cependant, le travail de la terre devenant presque impossible pour des personnes de plus de 100 ans, fut bientôt remplacé par la fabrication de gélules insipides contenant tous les nutriments nécessaires pour une journée. Cette gélule censée améliorer notre quotidien ne fit que le rendre encore plus morne.

Les constructions tombèrent peu à peu en ruine faute d'artisans. Tout le monde, sans exception, se mit à se droguer pour oublier ce quotidien sans saveur. Nous nous cloîtrâmes bientôt chez nous. Nous ne parlions plus à personne, n'avions plus rien à nous dire, nous nous connaissions déjà tous par coeur. Nous nous languissions en silence . Des milliers d'Africains souffrent de la faim mais plus personne n'en a plus rien à faire ; après tout, ils n'en mourront pas . J'avoue m'être moi même désintéressée de leur sort. Cette gélule, que nous croyions salvatrice, avait été le pire fléau que l'humanité ait jamais connu. La seule chose capable d'ôter tout intérêt à la vie.

Nous sommes tombés dans ce piège infernal malgré les maints avertissements des religions. Si seulement nous n'avions pas croquer dans cette pomme interdite. Les grecs ne nous avaient−ils donc pas prévenu que l'acte d'hubris1 était puni ? En y réfléchissant, cet Arnold Shmuck serait le Prométhée moderne. Celui qui déroba le feu au dieux pour l'offrir à l'humanité et qui en fut puni pour l'éternité, condamné à une souffrance sans nom. Le feu de notre Arnold Smuck était l'immortalité, privilège suprême des dieux dans toutes les religions.

Mais, chose normale, nous avions du assumer en même temps que lui. Les dieux de l'Olympe nous avaient averti grâce à l'exemple de la malédiction de Tantale. Tantale, voleur de l'Ambroisie, boisson qui procure l'immortalité . . . Nous aurions du tirer des leçons des erreurs de nos ancêtres pour ne pas les reproduire.

Nous avions oublié une chose : pan metron2.



Notes
... d'hubris1
terme grec signifiant démesure
... metron2
expression grec signifiant "de la mesure en toutes choses"

 

tags : Anticipation, Avenir, Immortalité, Vieillesse

 

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Commentaires

David dit :

Et bien, tu fait preuve d'une très grande imagination !

Je pense que tu ne néglige aucun point, et que tu as tout à fait raison.
La vie est belle car elle a une fin.
Je pense que si quelques personnes pouvaient être immortelles cela ne ferai pas grand mal, mais la totalité des gens, cela ferai ce que tu décris...
Très belle leçon que tu nous offres.

le 18 Jul 2009
artgh0st dit :

Pas si crédible que cela, mais c'est un sujet difficile.
Souvent en sience fiction, l'immortalité s'arrête à la fin du vieillissement, à l'éternelle jeunesse, mais elle n'empêche pas la mort violente, la mort par maladie, toutes les échappatoires suicidaires restent possible (noyade, grève de la faim, etc ).
Alors effectivement, baisse et même suppression de la natalité.
Il reste un monde d'adulte, sans enfants, ni vieux, qui fini par ne plus savoir comment tuer ... le temps.

le 07 Jan 2010
Louis Phedre dit :

joliment écrit, mais le thème crée en moi un sentiment de déjà vu...

le 02 Jui 2011
Ptitange23 dit :

Une bien triste vision du futur ! J'espère qu'il ne sera pas comme ça ! ^^
J'ai apprécié, bien écrit !

le 02 Jui 2011
Avenger dit :

Une terrible vision de l'avenir mais magnifiquement racontée (à mon goût bien sûr). Un grand bravo !

le 02 Jui 2011
Pantoufle 14 dit :

Des idées intéressantes, mais j'avoue être déçue. Pour t'avoir déjà lu, je sais que tu es capable de mettre en scène de longues histoires et de leur donner la saveur unique qui est la tienne. Tu as un bon plan de départ pour une longue nouvelle. Je ne sais pas si tes intentions étaient seulement d'écrire un bref mémoire des conséquences de la bêtise humaine en ébranlant le lecteur par des images-chocs, mais je crois que tu peux faire plus.

le 02 Jui 2011
Baradon dit :

La nouvelle retranscrit parfaitement les sentiments que j'éprouve vis-à-vis du transhumanisme et cette course effrénée en quête d'immortalité. Cette dernière est présente depuis l'Antiquité mais cette chimère a un coût. Dans la mythologie tolkiennienne, le cadeau fait aux hommes est justement la mortalité. C'est une façon de voir les choses qui fait réfléchir. Tout comme ton texte.

le 12 Sep 2017