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Hostile au style

La forêt

Des enfants, elle n'en voulait pas
Ou bien des enfants arbres
Des enfants graines, bourgeons
Des enfants branches, nervures
Des enfants qui ne vivent pas dans des maisons mais dans l'air strié du matin, sous les pattes des oiseaux, entre les pinceaux fous des ramures.
Elle-même n'avait pas de maison. Elle avait consacré sa vie entière à construire une forêt.  Une forêt immense avec de minuscules clairières.
Son premier arbre avait été un chêne. Elle avait veillé jour après jour sur la petite tige  vert tendre qui émergeait d'un gland tombé au sol. Un gland parmi des milliers d'autres.  Une tige, deux feuilles, un miracle. Année après année, les miracles s'étaient multipliés.  Elle ramenait des graines de ses voyages. Là, un frêne, ici, un bouleau argenté.  Là-bas, une arbre dont elle ne connaissait ni le nom ni l'origine. Entre eux, l'exacte distance, établie feuille à feuille, saison à saison. L'orée de sa forêt  était mouvante ; elle ondulait au gré des morts et des naissances.
Au milieu de toutes ces écorces, elle avait disposé des chaises ; près des arbres qui la rassuraient, près de ceux qui lui donnaient des envies d'horizon et de souffle court.  Elle changeait de place en fonction de ce qui se disait en elle. Ces derniers temps,  elle s'allongeait souvent dans la plus grande des clairières, sous la dentelle trouée du ciel.
Cela faisait longtemps que personne n'était passé par là. Où étaient-ils, ceux qui lui rendaient visite d'ordinaire ? Où était passés le renard, l'homme, la myriade d'enfants,  la myriade d'oiseaux. Vies de passage, qui, selon le temps, s'installaient sur une branche,  contre un tronc, dans ses bras ou les trois à la fois. S'étaient-ils fait enfermer comme  tant d'autres dans une des maisons que bâtissent les hommes ?
Elle avait toujours eu peur des murs qui se mordent la queue, des carrés tracés au sol, des lignes droites. Comme s'il fallait délimiter pour construire, ériger des barrières entre  soi et le monde. Et ces toits qui vous cachaient le ciel : à quoi bon ?
Elle, elle aimait les points disséminés dans le paysage, les axes verticaux ancrés dans la terre et rivés tout là-haut, épanouis dans l'entre-deux, debout, comme elle. Pas de dehors, pas de dedans, juste la promenade. On aurait pu définir ainsi sa vie.
Alors, des enfants, oui, s'ils passaient par là et aimaient tant sa forêt qu'ils voulussent y rester. Un possible parmi des milliers d'autres. Si c'était ici qu'il désiraient prendre racine, elle veillerait sur eux le temps qu'il faudrait. Un jour, des mois et le miracle.


 

tags : Arbres, Calme, Enfant, Femme, Forêt, Paysage, Vie

 

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Commentaires

Baradon dit :

Pour les lecteurs enfermés au quotidien dans ces cages de pierre faits de barrière entre nous et le monde, ce texte a des allures de bourrasque libératrice venue apporter sa fraîcheur forestière aux urbains déracinés. Je l'imagine fort bien cette forêt, j'en rêve plus souvent qu'à mon tour, comme beaucoup de mes contemporains. J'aime le point de vue emprunté par ta plume telle une dryade protectrice de ses enfants arbres.

le 05 Sep 2017