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Hostile au style

La vie n'est qu'un long saignement de nez

La vie est un long saignement de nez.
Vivre ne fait pas mal
Mais vivre est épuisant

La nature nous offre une âme rouge vif à la naissance
C'est elle qui coulera et irriguera notre existence
Elle est vierge, légère et fluide
Il suffirait d'un souffle pour qu'elle s'envole tant elle est volatile

Papillon écarlate.

Elle doit se renforcer
Prendre consistance, s'épaissir
Le petit filet rouge explore
Les recoins cachés de notre corps.
Il emprunte des chemins tortueux.
Déjà il devient rivière, puis fleuve et torrent.
Il lutte pour se déplacer dans ce corps qui ne cesse de grandir.

De bas en haut.
De haut en bas.
De bas en haut.
De droite à gauche.
De haut en bas.
De gauche à droite...

Mais vient le jour où le torrent devient boueux
Plein de la vase de nos actions.
Il devient lourd et trop épais.
Ne dégringole plus la pente des sentiers.

Contre la peau il fait pression
Mais le barrage n'éclate pas.
Il se déforme mais ne rompt pas
Des collines apparaissent sur le corps plat.

Après avoir repoussé les limites de notre corps, le sang de notre âme s'échappe.
Il coule doucement.
L'enfance s'éloigne au goutte à goutte, entraînant l'innocence avec elle.
La boue reste en nous.
Elle ne peut pas passer. Pas encore...
Le sang coule de plus en plus vite.
Notre âme se délite, se rétracte, se contracte.
Elle tente d'échapper au massacre.
Elle ne veut pas partir. Pas tout de suite.
Il est encore trop tôt.
Mais elle perd petit à petit de sa couleur.
Elle pâlit comme pour ne plus ressembler à ce qu'elle est : du sang vif et unique.
Elle veut se faire oublier, disparaître pour ne plus souffrir.
Boue ocre encore fluide.

On devient fade.
La vie prend un goût âcre.
On devient banal, sans caractère.
Le bonheur a un goût salé et férugineux.
Notre âme se cache dans un coin de notre cœur.
Nous nous fondons dans la masse des individus tous semblables à qui on avait juré de ne pas ressembler.
Ceux qui nous faisaient si peur...

Et on continue à saigner.
Le sang coule.
La lavabo rougit
L'âme se ternit.
Le sang sort de son lit
Le lavabo devient écarlate, se remplit de sang
Il déborde
L'âme gémit, crie, rugit
Et finit par se taire
Elle se mêle à la terre.
La sang passe sous la porte, sort par la fenêtre, gicle dans le ciel
Et embourbe les tourterelles.

La terre devient rouille.
Le sang devient boue
L'air irrite la mouche
La mouche quitte sa merde.
Et va sucer la vase de notre âme.

Alors seulement on prend conscience
De la vanité de notre existence
Que cette âme a sali trop de vie
Et que la tourterelle crie

On tente de retenir le peu qu'il nous reste
Pour que cette âme arrête de répandre la peste
On bouche tous les orifices par lesquels le sang pourrait s'échapper
Pour l'empêcher de perpétuer ses péchés.

On devient aveugle
On devient sourd
On devient stérile

Le sang cesse de couler.
Il reste en nous, attendant sa délivrance
Il reste en nous et se laisse végéter doucement
Le sang cesse de couler

Des caillots se forment dans tout notre corps
Qui n'est plus q'un immense amas poisseux et solide
Le sang coagule jusque dans nos doigts
Nous nous immobilisons dans la poix

Quand il devient impossible de vivre avec cette âme rigide
On en saisit un des bouts sanguinolents et on tire pour faire le vide
Cette abjecte substance vitale nous quitte alors
Commence un long et lent glissement vers la mort.

Au début, l'âme s'accroche encore
Dans toutes les aspérités de ce corps

Puis tout s'accélère.

Les pieds et les mains sont les premiers à être désertés.
Ils deviennent froids, insensibles et légers
Les bras tombent le long du corps
Flasques
Moins réticents
Les jambes se dérobent
Molles
La tête s'affaisse
Branlante

Le cœur résiste
Il ne veut pas que sa protégée s'échappe
Il refuse d'admettre sa défaite
Refuse que sa raison de vivre aille s'échouer
Dans le lavabo déjà souillé
Mais il a perdu toutes ses forces.
Cela fait trop longtemps
Qu'il ne peut plus brasser les pierres de sang.

Autour, le monde se floutte et s'enroule sur lui même

C'est alors que l'âme s'envole vers les cieux...
C'est alors que le caillot s'écrase dans le lavabo

Long boudin sanguinolent à consistance de terre glaise

À coté gît un corps blanc
Une coque de noix vide
La tête a heurté le miroir y imprimant une grande fleur rouge dont les pétales pleurent
Cette délicate corolle est la seule âme vierge qui te restait

Elle avait trouvé refuge dans l'Imagination

Demain, quelqu'un l'effacera.
Il ne restera plus rien de toi.
Flora Delalande


 

tags : Déchéance, Vie

 

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Commentaires

Liane dit :

Magnifique l'illustration !

le 11 Aoû 2012
Baradon dit :

La métaphore est osée et tu la files avec brio. La perte des couleurs de l'âme et son refuge dans l'Imagination sont des images que j'apprécie tout particulièrement. Ce poème est teinté d'une mélancolie plus marquée que dans d'autres textes que j'ai pu lire de toi. Le sujet de la mort veut certainement cela (fatalité inéluctable) mais la partie espoir disparaît, car quelqu'un l'efface. :'(

le 25 Sep 2017