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Hostile au style

Le bleuet

Illustration : UnAutreLapin

Liz avait quelques années quand elle comprit qu'elle avait un cœur.
C'était un jour indéfini, sous un ciel agrémenté de quelques bourrasques de vent.
L'air n'est jamais tout à fait immobile.
La lumière hésitait encore.
Liz était dans un champ. Un immense champ de jachère en fleurs. Elle y était depuis toujours ou depuis un instant. Peu importait. Elle y était. Là, juste au milieu de l'étendue multicolore. Seule. Elle eut envie de cueillir une fleur pour l'emmener avec elle. Il faudrait choisir celle qu'elle préférait, la plus belle ou la plus parfumée. Mignonne ou splendide, pimpante ou discrète, elle devrait la cueillir délicatement.
Liz resta des heures à scruter les milliers d'étoiles soyeuses qui s'étalaient devant ses yeux. Elle les sentait, les effleurait du bout des doigts, observait leur corolle, comparait les couleurs. Elles étaient toutes si belles ! Faire un choix, il fallait faire un choix et Liz ne savait pas lequel. C'était la première fois qu'elle voyait tant de fleurs et qu'elle avait le droit d'imaginer en cueillir une. La première fois que les fleurs avaient abandonné leurs épines sous son regard. Elle avait peur, un peu, de se tromper, de briser la mauvaise tige et de le regretter. Puis elle comprit qu'il suffisait de suivre son cœur et de choisir la fleur qui lui plairait le plus. Liz respira et cueillit un bleuet, un tout petit bleuet caché sous une fougère. Puis elle ferma les yeux. Elle sentit une vague de plénitude l'envahir, une onde sans fin la submerger.
Elle sourit.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle était chez elle, un bleuet à la main. Elle le regarda longtemps, fit rouler la tige entre ses doigts, caressa la dentelle des pétales. Tout semblait si simple maintenant qu'elle avait trouvé son bleuet. Un vase de cristal, un peu d'eau et beaucoup d'attention suffiraient à maintenir la fleur en vie. Elle la laisserait devant la fenêtre et, tous les matins, en même temps que le soleil, elle la verrait se réveiller. Liz était heureuse. Elle aurait toujours une petite lumière bleue à couver du regard. Et, quelque part, elle sentait que le bleuet serait heureux, là, juste à portée de main.
Liz s'occupa de sa fleur, celle qu'elle avait choisie, puis ferma les volets et alla se coucher. Elle dormit d'un sommeil pur comme les matins d'hiver. C'était comme si le bleuet illuminait la chambre de sa douceur fragile et venait caresser les paupières de Liz, mêlant son énergie à la sienne. La chambre était calme et apaisée. Le lendemain, Liz se leva, ouvrit les volets puis s'occupa de sa fleur. Elle était belle et Liz sentait qu'elle ne s'était pas trompée. De toutes les fleurs des champs, c'était ce bleuet, ce tout petit bleuet, qui était fait pour elle.
Tous les matins, Liz se réveillait et savait que son bleuet éclairait la fenêtre, qu'il l'attendait. Tous les matins, Liz se rappelait qu'elle était heureuse. Mais, parfois, un immense champ de fleurs illuminait sa mémoire. La beauté des pétales, la courbe enfantine des tiges ployant sous les couleurs pastel et sous le couronnes vives étaient autant d'images qui la faisaient rêver malgré la beauté unique de la fleur qui vivait dans sa chambre. Elle se rappelait le vent, les carmins, les violets, les opalines, se souvenait des roses, des pensées, des jonquilles. Elle savait qu'en cueillant son bleuet elle avait dû fermer les yeux, quitter ce champ et ses secrets. Elle avait dû choisir, ne regrettait rien mais ne pouvait, ne voulait tuer le souvenir. C'était comme des milliers de petites voix faites de vent et de couleurs, des milliers d'appels qu'elle ne pouvait plus entendre, qu'elle ne pouvait plus sentir. Elle aurait voulu ouvrir la fenêtre et courir dehors, droit devant elle, pour fouler de nouveau la terre du champ fleuri.
Devant la fenêtre, il y avait une fleur, dans un vase de cristal.
Ouvrir la fenêtre, c'était briser le vase.
Liz ne voulait rien briser.
Elle voulait juste retrouver l'immensité, pouvoir admirer toutes les fleurs du monde, les embrasser d'un seul regard.
Liz attendit longtemps. S'occupa de son bleuet tous les matins, même lorsque l'eau était gelée et le bleuet un peu fané. Parfois, elle oublia d'ouvrir les volets, oublia de chercher la beauté. Elle attendit longtemps.
Mais un jour, les flashs de sa mémoire devinrent trop forts. Elle regarda sa fleur, la caressa, l'embrassa du bout des lèvres et déplaça le vase qui avait toujours trôné devant la vitre. Elle ne pouvait plus attendre. Il fallait qu'elle ouvre la fenêtre, qu'elle l'enjambe et qu'elle court, droit devant elle. Elle reviendrait s'occuper du bleuet.
Elle ouvrit la fenêtre, sentit les bourrasques d'un vent presque immobile et offrit ses paupières closes à sa caresse. Le ciel brillait d'un bleu troublant. Elle sourit.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle était au milieu d'un immense champ de jachère en fleurs. Seule. Elle eut envie de cueillir une fleur pour l'emmener avec elle. Liz commença à chercher puis, se souvenant de son bleuet qu'elle avait tant aimé et qu'elle aimait toujours, elle comprit qu'elle ne voulait plus cueillir aucune fleur pour l'enfermer dans un vase de cristal. Elle s'assit et laissa ses cheveux se mêler aux grandes herbes sèches. Liz ouvrit les yeux et inspira les effluves printanières. Elle démêla quelques fleurs, aida l'une d'elle à respirer. Puis elle ferma les yeux pour retourner chez elle. Elle prit soin de son bleuet qui brillait doucement de sa lumière de ciel.
Cette nuit là, elle dormit fenêtre ouverte.
L'air était pur.
Elle retourna souvent dans des champs en jachère, arrosant quelques fleurs sauvages, les effleurant, tentant de comprendre leurs corolles éphémères.
Liz aimait les fleurs comme on aime le ciel.
Elle les aimait bien trop pour n'en aimer qu'une seule.


 

tags : Amour, Partage, Réflexion

 

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