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Le monde évanoui

Illustration : Flora Delalande

J'ai découvert un monde d'où le temps est absent.
Que l'horizon était pur, que l'air était limpide ! Les cailloux des chemins luisaient d'un éclat immortel. Même les âmes vagabondes étaient comme des reflets sur lesquels les vents passent sans laisser de trace.
Quelques néants plus tard, j'ai voulu en atteindre le bord, la limite, l'origine et la fin. Et je me suis perdue. Effrayée de ce monde aux bords creux, j'ai couru, foulant les millénaires sans avancer d'un pas. Car c'était un chemin immense, de ceux que les regards ne peuvent connaître. Les pierres étaient coupantes comme des horloges brisées. J'étais hors du temps, pourtant mes pieds saignaient. J'ai hurlé ma frayeur, réclamé mon soleil, là-haut, me surveillant, mais le ciel était plat, lisse comme un miroir et mes cris y glissaient comme le temps de jadis. J'ai pleuré comme une folle dans ce monde trop clair car je n'acceptais pas qu'on puisse vivre sans repère. J'ai imploré des rides, des blessures qui se ferment, des cernes qui se creusent et des proches que l'on perd. J'ai supplié le monde de libérer le temps, ramassant les ressorts des réveils détraqués et ânonnant les heures pour leur donner la vie. J'ai écrasé les pierres pour les faire vieillir mais elles restaient campées dans un instant unique.
J'ai découvert l'enfer. Là où même le cœur, dans ses élans furieux, ne parvient pas à battre la mesure du temps.


 

tags : Lutte, Mouvement, Panique, Temps

 

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Commentaires

moranivero dit :

"Le monde évanoui" Un texte-poésie dense et d'une belle maturité.

le 17 Fév 2011
Miketheonlyone dit :

j'aime beaucoup surtout le mélange spatio-temporel, qui donne une atmosphère particulière. Ce texte m'a fait pensé aux oeuvres de Dali

le 25 Avr 2012
Coeur.de.sucre dit :

C'est drôle, j'ai pensé exactement la même chose que myketheonlyone! Peut-être est-ce à cause des horloges que l'oeuvre fait penser à Dali. Quoi qu'il en soit, je me suis senti transporté un instant dans un irrésistible flottement vers ton au-delà indicible à force de bruits sourds et de cris feutrés.

le 25 Avr 2012
Cosinus dit :

J'ai beaucoup aimé, surtout le 2e paragraphe où l'on a un crescendo d'images toutes plus belles les unes que les autres. Les phrases s'imbriquent bien, les mots coulent, rien à redire !
Juste : bravo !

le 25 Avr 2012
UnAutreLapin dit :

Ça m'a fait penser à "Time is a drug. Too much of it kills you" (T. Pratchett, les Petits Dieux : le temps est une drogue, à haute dose il tue).

Et après... Tu décris une idée très belle, le manque (physique) lié à la perte de ce temps :) . Du Robinson Crusoé sans Vendredi (ni aucun autre jour d'ailleurs)
Et cette dernière phrase : un joli cri du cœur (d'un vrai qui bat).

le 25 Avr 2012