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Le voyage de Violette

Lorsque Violette se retourna, le monde lui parut bien petit. La route semblait étrangler le paysage. Elle secoua la tête et se remit à marcher.
Devant, c'était mieux. C'était grand.
Elle se rappela alors de ce qu'elle n'avait jamais réussi à reproduire dans ses peintures : la perspective. On lui avait parlé de point de fuite, de lignes et de proportions. Ici, c'était comme si tout était inversé. Devant elle s'étalaient des étendues de liberté et c'était la courbe changeante, celle des arbres et des sentiers, qui dessinait le paysage.
Elle était le point et il ne tenait qu'à elle de fuir vers l'immensité.
L'immensité ? Quel drôle de mot. C'était l'inconnu, ce lendemain vers lequel elle courait. Et pourtant sur cette route de campagne elle sentait l'immensité grimper en elle par le bout de ses doigts. L'herbe couchée sous le vent, là-bas, lui faisait signe. Il y avait des terres à fouler, de la plante de pied et des overdoses d'oxygène aux alentours des océans. L'ivresse des révoltés qui s'efface le long des chemins escarpés. Des cris bleus, rouges, orange... jasmin désormais.
De nouvelles terres libres.
Et Violette se dit que l'on pouvait apprendre à marcher dans les livres. Elle avait déjà trébuché sur les pages glacées de ses années d'enfance, elle avait appris à courir dans des images de contes de fées et aujourd'hui s'étendait devant elle une page vierge. Sans mesure. Il lui suffisait de s'y élancer avec ses petites chaussures maculées de boue pour y inscrire les traces de ses pas, les lettres de son destin.
Depuis longtemps Violette avait quitté le goudron. C'était une page sale à ses yeux, abîmée, usée par les histoires qu'elle fuyait. Il lui fallait de l'argile, il lui fallait de l'encre. Il lui fallait la vie. Et une plume pour mieux voler... et prendre la vie que le monde lui avait arrachée. Comme on arrache les pages sans procès. Ça coupe l'herbe sous les pieds et la plante ne peut plus marcher. Alors c'est une escale. Comme une bouture. Laisser un peu de soi sur le sol d'un autre monde. Pour pousser plus loin.
Voir d'autres soleils, d'autres sourires et des regards de surprise.
Violette aime les gens, ces autres déracinés qui l'accompagnent ou bien l'accueillent. Elle court vers ces êtres, veut se jeter dans leurs yeux et comprendre ce que le monde a à lui apprendre. Souvent, il est vide sous son regard. Elle pressent l'univers mais ne connaît que les trous noirs. Sans cesse rejetée.
Alors, hier elle a décidé de partir en voyage.
Un baluchon sur l'épaule, quelques jupes sur ses seins, un bigoudi comme boussole. Elle marchait les pieds chaussés de nudité, du feu dans le cœur pour se réchauffer la nuit et les feuilles d'un journal en guise de couverture. Violette est devenue vagabonde. Le monde des hommes ne regardait plus ses charmes, et le monde des femmes se complaisait à médire la courbe gracieuse de ses hanches.
Violette croisa le regard d'un bouton d'or.
Elle ne savait pas si cet iris était celui d'une herbe sauvage, comme elle, ou bien le regard d'une fleur de jardin. Cela ne l'inquiétait pas. Le joli bouton d'or s'ouvrit à elle : comme dans une comptine, elle y vit un avenir doré. Mais l'éclat des pétales ne valait pas celui du soleil. Violette s'apprêta à reprendre son chemin, là-bas, vers le lieu où le soleil renaît chaque jour de ses cendres rouges ou bleues. Mais, alors qu'elle allait jeter par-dessus son épaule le bouton d'or, elle retint son geste. Au fond, que signifiait le mot "valoir" ? Est-ce que la lumière, qu'elle soit végétale ou astrale, avait une quelconque valeur ? Tout ne résidait-il pas dans la seule beauté ?
Elle fit tourner la fleur des champs entre son pouce et son index puis la glissa négligemment entre deux mèches folles.
Les deux mèches se disputaient le bouton d'or. Elles usèrent de tout charme, mais que vaut un pétale sans sa fleur ? Valoir encore. Valoir à faire falloir, parce qu'il faut bien marcher. Ne marcher que d'un seul pied, celui d'une tige sans racine. Vagabonder sans bouger de chez soi, admirer les merveilles que les Hommes méprisent.
Violette avait de l'or plein le pistil, le bouton d'or prenait les rayons des soleils d'exils.
Violette leva les bras vers le ciel, ouvrit les mains et laissa les pétales dorés rejoindre le sol en lui caressant le visage. Elle songea que la valeur des choses était peut-être dans leur fin. Ne rien retenir. Jouer avec le vent sans l'attraper. Regarder les nuages dévoiler le ciel. Ne pas arrêter la branche du saule qui lui fouette le visage. Laisser aller. Laisser filer. Ne pas interrompre son voyage et maintenir son regard vers le lointain. Violette savait que jamais elle n'atteindrait l'horizon mais elle s'en fit un but.
Elle irait là-bas. Au-delà.
Au fond, peu importe le chemin, peu importe le destin. Seuls comptent les hasards, les rencontres et les regards. Que reste-t-il d'un voyage, d'une vie, sinon quelques pensées partagées ? Violette, du haut de sa volonté, acceptait de n'être qu'une plume. Le fragment d'une aile puissante qui la poussait vers l'inconnu. Unique mais unie. De rameau elle devenait rémige, et de branchage elle devint ramage. Gagnant en envergure elle s'envolait dans le vent. Très forte au jeu de l'oie, elle migra encore, entre un faucon pèlerin et bien d'autres voyageurs. Légère comme une bise tendant vers l'alizé, une aigrette dispersée. Elle flotte entre deux terres, en un souffle. Elle vole dans l'air du temps et joue la fille de l'air.
Violette dans le ciel bleu.
Fille du vent, fille des cieux. Elle joue encore un peu à virevolter dans l'immensité qui lui faisait si peur. Ah ! Cette ivresse, ce vent de liberté !
Mais, tout à coup, le ciel s'obscurcit et les doutes la submergent. Et si l'air s'essoufflait ?
Violette dans le ciel noir.
Si le désir mourait ? À quoi bon ce voyage, le risque de tomber ? Alors, un nœud dans la gorge, Violette s'imagine en chute libre, petit corps écrasé, comme un point rétracté sur une page encore vierge. Ses pensées s'affolent, cognent contre son crâne et se débandent. Elle ne peut plus bouger.
Violette, figée, au bord de l'immobile.
Elle veut retourner en arrière, oublier la folie du départ et retrouver sa vie. Alors, elle se met à crier : ses pensées tourmentées se ruent dans le vide et se font ouragan. Ses cheveux lui fouettent le visage. Elle ne bouge plus. Les plumes tourbillonnent autour d'elle, hurlent leur frayeur et Violette refuse l'inconnu. La page de sa vie pourra bien rester blanche. Elle se mettra en marge, derrière la ligne rouge, protégée du danger. De l'autre côté du voyage. Dans un trou d'air calme.
Elle doute de pouvoir reprendre à nouveau la voie du vagabond. Quelle en est la fin ? Mais vivre immobile lui gèle les os. Survivre bien à sa place lui glace même l'esprit.
Là-bas, près du soleil qui tend à se coucher, l'horizon la nargue.
Subissant les bourrasques et les bourrades du temps, elle souffre de devoir se chausser sans avoir à courir. Ses yeux s'embuent de ne pouvoir sentir l'air chaud d'autres lieux. Les pensées de Violette la font trébucher. Elle ne perçoit plus que les soubresauts et les doutes. Les pensées l'éloignent du monde, pervertissent sa vision. Les pensées, les pensées... ça y est, elle a trouvé ! Violette appelle le vent à grands renforts de gestes. C'est comme si elle se mettait à danser. Pour demander de l'aide. Elle ouvre son esprit, et voilà la bourrasque enfiévrée qui vient lui voler ses sens.
Violette a oublié son corps, Violette a oublié son âme.
Et le tourbillon la laisse sans mots, ébahie, éblouie, sur le bord du chemin. Violette ne connaît plus le monde et le monde l'a oubliée. C'est le moment de courir sur les sentiers, le moment de s'engouffrer entre les airs, entre les écorces, entres les eaux malignes. Tant que la terre glaise qui vibre sous ses pieds n'a pas de nom, Violette vit. Tant que les brins d'herbe ne lui auront pas livré chacun un secret dans leurs reflets de jade, elle sculptera ses rêves. Tant que le plus frais des torrents n'aura pas délassé ses pieds nus, elle avalera les kilomètres. Les cailloux de la route sont plus moelleux que les tapis des palais modernes. Les étoiles brillent plus que tout l'or des banques. Le chant des pierres l'appelle, la danse des arbres la captive ; les nuages à l'horizon murmurent leurs mélopées de sirènes.
Lorsque Violette se retourne, sa place lui paraît bien étroite.
Un premier pas. Juste un petit pas. Et le voyage recommencera.


 

tags : Art, Beauté, Voyage, Évolution

 

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Commentaires

UnAutreLapin dit :

Marrant, juste envie de faire un pas, le premier... Ou un autre quelques temps après.

Je relis ça avec plaisir ^^

le 07 Déc 2011