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Hostile au style

Les mots de l'ombre

Illustration : Sleyp


Beaucoup disent écrire dans la souffrance. Pas moi.
Je n'écris pas non plus dans la jouissance, encore moins dans l'indifférence... je dirais plutôt dans l'absence.
Quelque part entre ciel et terre, dans un monde où le temps se déforme et où la vie devient nocturne.
Quelque part dans un gouffre noir parsemé de flocons blancs et de poussières de diamant.


Aucun bruit


mais des couleurs qui jaillissent entre chaque brin d'herbe, bien avant que l'encre n'inonde le champ recouvert de neige.


Bruit de pas étouffés,
Souvenirs d'une nuit d'été,
Rai de lumière vers la fenêtre,
Poussière astrale
Vision du souffle sur le feu faisant danser des perles d'or,
Gouttelettes d'eau,
Rumeur de conversations,
Homme aperçu par la vitre d'un train,
Caresse du premier vent chaud,
Saveur d'une aiguille de sapin,
Ambiance des vieilles ruines dans lesquelles se dessine un visage de fumée,
un nuage de pensée.


Ce sont des ombres d'abord qui survolent le champ enneigé en un léger frissonnement. Des mirages brouillés, des images altérées.
Elles ondulent autour du feu de mon esprit, tournent en une farandole désordonnée, revêtent les atours de mille idées affolées.
Ce sont des traits à peine esquissés, quelques taches colorées qui viennent peupler mes pensées.


Puis viennent les mots griffonnés sur de minuscules morceaux de papier.


Les yeux fermés.


Il ne faut pas les effrayer, à peine les regarder. Je les laisse danser encore un peu. Je les laisse parler entre eux. Les lettres sont hésitantes, suspendues dans la brume nocturne.


Rien que la lumière de mon cœur au fin fond de la nuit.


Puis je retombe dans l'inconscience, je m'en vais parler aux rêves et tenir tête aux cauchemars.


*


Lumière glacée. Il faut se lever. À côté de moi gisent les mots ankylosés. Partout. Je suis encerclée.


Mots crayonnés au creux de mon poing serré.
Un autre sur le bois de ma table de nuit, nargue celui qui s'est collé à ma tapisserie.
J'ouvre les yeux, froisse celui qui dormait sur mes paupières.
Je m'étire, écrase les timides cachés au fond des draps.


Mon corps est lourd. Plombé par cette éternité. Je saisis un des colliers de lettres, le fil se brise, les perles tombent à terre, roulent sous le lit et crépitent en une gerbe d'étincelles. Mais ce n'est plus la nuit. Je n'entends pas leurs cris.


*


La nuit les mots revivent. Ils frappent à la porte de mes rêves. Je leur ouvre le buvard de mon esprit. Ils forment alors un début ou une fin, quelques phrases, presque rien... Au fur et à mesure, des couples se forment, d'autres se déchirent, une forme se précise, une histoire se fait sentir. Mais il ne faut pas la nommer. Pas encore. Il faut presque l'oublier, laisser les perles se recoller et garder les yeux fermés.


*


Arrive l'instant où l'hiver se tait, où le blanc est repoussé.
C'est une tache d'encre dans le coton des champs. Un infime point dans l'immensité ange.
L'éphélide charbonnée s'élargit, étire ses mille bras d'encre et cisèle la page. Les traits se multiplient et les doigts élancés jaillissent entre les lignes.


De plus en plus vite.
Danse effrénée.
Les bourgeons éclatent.
Les oiseaux crient.
L'herbe chante
et les mots rient.


*


C'est l'été. Le texte est enfin terminé. Mais il faut encore l'améliorer. Combler le vide qui nous sépare du ciel, bâtir un pont qui nous permettra d'atteindre l'éternel, relier les mots par le sang des étoiles, les faire rimer avec nos illusions, leur faire chanter la plus douce chanson.


Une fois ce monde achevé, une fois ces lettres décryptées, il faut encore continuer à douter. Pourfendre les mots de notre plume acérée, tracer sur leurs corps une cicatrice mortelle, les noyer sous l'encre du mépris, pour effacer la boue déposée par les pas de nos prédécesseurs.


Effacer toutes traces pour prendre de la hauteur.


Supprimer, mutiler, amputer, assassiner les mots, les idées gangrenées.
Ceux qui cassent les sonorités.
Celles qui ont été trop répétées.


C'est là qu'intervient la souffrance, celle de devoir tuer ses mots, nous qui les avons tirés de l'ombre.
C'est là qu'apparaît la jouissance, celle de libérer le texte, lui rendre toute sa pureté.


*


Puis vient l'automne, la saison morte qui recouvre la vie d'une chape de feuilles vierges. Les fourmis d'encre se terrent, s'enfonçant toujours plus profondément sous terre.


Les oiseaux se taisent.
Le vent se glace.
Les mots se rendorment.
Le tiroir se ferme.


Jusqu'au prochain lecteur...


 

tags : Ecriture, Genèse, Mot, Ombre, Poésie

 

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Commentaires

Pantoufle 14 dit :

Je ne saurais citer de passage plus beau qu'un autre. C'est magnifique!^^ Tu emploies très bien les mots.

le 01 Jui 2011
cyntia dit :

je trouve ton écrit d'une richesse très particulière, à la fois rare et si joliment coloré! J'ai pris beaucoup de plaisir à le dénuder. C'est très beau.

le 01 Jui 2011
Bach Bark dit :

là tu t'es surpassé!:)
J'ai dû m'y prendre à plusieurs reprises pour saisir la profondeur
du poème mais excepté sa longueur,il ne m'a pas fait sentir l'effet
de l'absence.Aussi,si le prochain pouvait être plus court...

le 01 Jui 2011
Léa dit :

Certaines de tes phrases m'ont fait penser à Charles Juliet.. j'adore le passage "celle de devoir tuer ses mots, nous qui les avons tirés de l'ombre", et pas mal d'images aussi^^" (mutiler ses mot ; les mutilés, les exilés des mots : ) -c une image de J.-)
je me lis dans cette absence que tu décris, comme si l'âme était à l'exterieur du corps, en lévitation, happée par des mouvements, des lumières ou des sons
Cette forme de poésie est loin de me laisser indifférente, bien plus séduisante à l'oreille que des vers ou des rimes trop forcés, et tu sembles bien la maitrisée^^(ou en tout cas l'attraper dans la nuit comme un surréaliste endormi)

le 01 Jui 2011
Ptitange23 dit :

Roooh les images sont belles et les émotions passent très bien ! :) Bravo !

le 01 Jui 2011
Baradon dit :

Magnifique récit d'une création onirique aux saveurs des saisons. J'aime beaucoup.

le 21 Nov 2017