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Hostile au style

Les yeux bleus

J'ai oublié de venir te chercher.
Je me suis noyée dans mon thé à la menthe, celui que nous offrent les amants inventés. Et tu m'attendais, sous la pluie, ton écharpe de soie qui dansait dans le vent.
J'ai toujours aimé le vent. Vent d'Est, vent d'Ouest et ce vent qui nous prend, nous emmène dans les plumes du ciel. Elle dansait, elle dansait, ne nous arrêtons pas. STOP ! Elle dansait et toi, immobile, tu observais.
Était-ce le déluge ?
Une histoire de navire, une histoire de demain. Tu vois cette voile à l'horizon, c'est celle que j'attendais. Attendre, attendre, toujours attendre. Je veux t'y emmener tu sais. Mais des fois j'ai l'impression d'être la seule à savoir marcher sur l'eau.
Tu crois que je vais tomber un jour ? Oui. Je tomberai, d'un immeuble de trente-six étages, un immeuble en pierre, un immeuble au toit de glace et aux portes d'atmosphère. Ce sera long. Ce sera beau. Tu auras le temps d'attendre ma chute. Tu me verras faire l'oiseau dans un tourbillon de couleur. Tu me verras fermer les yeux sur la gravité. Avec ou sans ton écharpe de danseuse. Je pense que le soleil viendra me rattraper d'un de ses rayons. Tu sais, ces rayons que les abeilles tricotent avec leurs ailes pendant les nuits d'hiver, pendant qu'elles gèlent en chantant que la vie pétille. Ce sont les artisans du monde que tu ignores. Viendras-tu les voir avec moi ? Ils nous montreront les coulisses d'un conte qu'on ne saisit plus. Comme cette eau gazeuse dont j'ai perdu le nom.
Je les ai oubliées. Toutes ces paroles vrombissantes, je les oublierai, dans ma chute immobile. Du haut de cette glace translucide. À quoi penseras-tu quand tu verras ma jupe, celle du temps qui défile, celle du temps qui s'épuise, ma jupe qui volera juste au-dessus de toi ?
Je me sentirai tomber en arrière dans l'eau gelée du canal, je fermerai les yeux juste avant le choc, le choc sourd ou muet, aveugle tout au moins. Je fermerai les yeux sur le mouvement de soie, et lorsque je les ouvrirai de nouveau, je serai dans une jungle inconnue.
Des fougères ! Des fougères immenses et leurs grains de pensées. Il faudrait un mot, un mot assez grand pour exprimer leur démesure, un mot pour tout dire, quelque chose comme extraimagynroyaumosphère. Non. Je ne sais pas. Il manque souvent de mots. Perdus dans la mémoire, entre les feuilles de l'arbre-monde, sous les grains des fougères géantes qui accueilleront ma chute. Il manque. Manquer. Ce mot n'est pas le bon.
Le jour où j'aurai trouvé ce mot, j'aurai découvert l'essence du monde. Et ça ne sera pas demain. À quoi bon trouver des mots pour enfermer les poupées dedans ? Des poupées de plastique, de porcelaine ou de chiffon. Comme cette imbécile qui l'autre soir a voulu nouer une perle de chanvre autour de ses cheveux.
J'ai pas envie que tu pleures.
J'ai pas envie de couper tes cheveux.
J'ai pas envie d'éteindre tes yeux bleus.
Tu sais, ils me font penser à ceux d'un ami qui est mort. Il avait les yeux verts. Il avait les yeux noirs. Et le jour où il les a fermés, il a eu les yeux bleus. Sous ses paupières. Je le sais. Ne ferme pas les tiens, ne mets pas le pistolet contre ta tempe. Je peux essayer de me rattraper à la balustrade de l'immeuble de glace, je peux m'acheter des crampons en acier pour ne pas glisser. Pour glisser plus tard, juste sur la couleur de tes yeux noirs. Mais il ne faut pas.
Tu crois qu'il voit le monde en bleu maintenant ? Tu crois que l'immeuble existe toujours ? Et les chaussures à crampons c'est sans doute dépassé là-bas...
Tu crois que tous les morts sont bleus ? Tu crois que la terre des cimetières se transforme en océan ? Que des poissons naissent de leurs regards immenses ? Tu crois qu'ils vivent dans des méduses ? Et que la lumière leur parvient à travers leur peau translucide ? Tu crois qu'il y a des anémones sous les pierres, des anguilles sous-marines ?
Je t'emmènerai dans une épave, une immense épave de mémoire. On marchera sur l'eau pour y aller. Vers le soleil couchant. Il faudra qu'on respire avant de plonger, qu'on emmagasine tous ces grains de pollen, qu'on dise adieu au soleil. Il faudra qu'on reste main dans la main. Non. Je mens. Tu pourras quitter mes doigts si ton passé aquatique te rappelle, tu pourras couper ma main si je ne veux pas te laisser partir. Tu pourras. Promets-moi que, si tu veux partir, si je ne veux pas, si mes mains deviennent une pince métallique qui t'étouffe, promets-moi que tu la couperas. Les reflets du soleil dans l'eau qui nous entoure nous sépareront un jour. Ils nous apprendront que le monde n'est pas. Bien que ça, au fond, nous le sachions déjà. Ils nous apprendront à vivre dans chaque grain de sable. À sauter de l'un à l'autre. Et tu apprendras alors à avoir les mains confiantes en ceux qui te rattraperont des immeubles desquels tu sauteras.
Nous apprendrons à nous souvenir dans l'épave des pensées. Il y aura des coffres immenses remplis de vide et d'objets disparus, intouchables. On fera le grand ménage. On fera l'amour. On jettera nos pensées à la mer et on sortira du plus petit coffre, un cœur d'or, un minuscule cœur d'or pur qui luira doucement dans l'océan où nous coulerons. Nous coulerons sans fin.
Que restera-t-il ?
Il n'y aura pas de fond. Bien plus bas qu'un immeuble en miroir. Il y aura juste des royaumes sous-marins dessinés par le soleil. Des royaumes où nos corps se désintègreront en un souffle, en un courant, en une traînée de bulles étoilées. Un royaume avec des trésors tous les cent mètres alors que l'espace n'existera plus. Et le reflet de nos visages qui navigueront à travers les âges.
Demain je te dirai Adieu.
On se reverra dans trois cents ans.
Auras-tu changé ? Sûrement.
Je ne t'attendrai pas, tu le sais bien.
Ce sera la Grâce qui nous réunira.


 

tags : Chute, Départ, Fraternité

 

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Commentaires

Flora dit :

Texte co-écrit avec Thindomiell

le 03 Avr 2012