Flora dans Spered Gouez !

Hostile au style

Rose des vents


J'ai toujours haï les plans qui écrasent et mesurent le monde, l'enferment dans un carré de papier. Sur une carte, on ne sent pas le vent, on n'entend ni les feuilles d'automne crisser sous les pieds ni le braiment de l'âne dans le verger lointain. C'est un monde mort. Un monde qui a perdu l'immensité car on lui a volé son ciel. Une carte, c'est l'univers humanisé, l'incommensurable profané.
J'aime à errer dans la forêt sans savoir par où rentrer. Faire courir mes doigts sur la mousse et les laisser s'inventer un nord ou un sud impalpable.


Longtemps j'ai cherché à comprendre, à déchiffrer ces signes qui ne voulaient rien dire. J'ai tenté d'associer les lignes étourdies aux pentes rocailleuses, essayé d'enfermer le bruissement des feuilles dans les taches d'encre verte. J'ai suivi de mon doigt le trait des sentiers escarpés. Je n'ai pas compris pourquoi tout était plat, inerte sous ma main alors que sous mes pas, les pierres dévalaient les pentes, la terre m'accueillait et gardait mes empreintes. J'ai tourné plus d'une fois cette feuille insondable pour en saisir le sens. Mais le monde qu'elle incarnait refusait de bouger, restait fermement immobile comme sourd à ce lien qu'on m'avait dit réel. Je ne comprenais pas pourquoi, alors que je tournais la terre entre mes doigts, que je transplantais les forêts et déplaçais les montagnes... rien ne changeait.
Je ne savais toujours pas où j'étais.
Tout paraissait si simple pourtant lorsque d'autres yeux étudiaient cette carte. « Nous sommes ici. », « Là-bas, il faudra tourner vers le sud, traverser cette rivière, affronter une côte puis contourner le lac par l'ouest ». Où avaient-ils trouvé la clef de ce monde improbable gravé sur le papier ?


Il est des mystères auxquels on finit par renoncer.


J'ai choisi les saisons et les fougères qui s'égrainent en un chapelet de promesses. J'ai laissé ma boussole pour croquer à pleines dents une pomme juteuse volée au bord du chemin. Personne ne me verra, les fillettes chapardeuses échappent au contrôle des cartes humaines. J'ai couru comme une folle en haut d'une montagne, j'ai dévoré le vent et écorché les pierres avant de chiffonner la feuille de papier pour lui rendre son ciel. Alors je l'ai lancée. Là où le chardonneret pique l'azur de son vol éphémère.
Elle a dansé longtemps avec le vent jusqu'à se désunir et se disperser dans le firmament.


Depuis ce jour,
quand je ferme les yeux,
les délicats pétales de la rose des vents tourbillonnent sans trêve.

 

tags : Arbre, Ciel, Liberté, Nature, Orientation, Pensée, Repère

 

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Commentaires

Lune dit :

Je trouve que tes textes se libèrent depuis quelques temps. Plus aériens, souples, lumineux...ils font du bien.

le 20 Jan 2010
Jocelyn dit :

Bravo !!

J'aime beaucoup cette manière de dire « J'ai pas le sens de l'orientation » ;-).

le 22 Jan 2010
UnAutreLapin dit :

Une belle liberté à peine sucrée. Et une envie de ciel pur.
Je crois que je reviendrai ici, faire le plein de fraicheur et m'abreuver de jolies pensées

le 08 Jul 2010
Bach Bark dit :

Moi, je perçois la chose différemment. :)
(Je ne vais pas le dire, tu l'as bien écrit, ça saute aux yeux ;) )
Un plan n'est pas une nature morte. C'est une dimension autre, où l'imaginaire et la raison donnent les formes et les contours. Un plan, un monde miniaturisé, qui se déploie sur un petit carré, et de savoir que "Nous sommes là" et "les autres ici", mon Dieu, c'est une nouvelle version de la boule de cristal :) .
Un plan n'est pas mort, il est bien vivant. Il suffit d'écouter le cri d'agonie qu'il pousse quand on le plie, coin contre coin, quand on le casse en deux pour le ranger. Et de même, lorsqu'on le déplie, il s'en échappe un souffle, un parfum subtil et lisse, un souffle de vie me dis-je.
Le plan souffre, grandit, vieillit, se blesse, les intempéries le touchent, l'usent. En caressant un plan, on retrouve les cicatrices de sa vie. Là, cette croix, lorsque nous nous étions perdus et que la carte nous a sauvé la vie. Là, c'était il y a trois ans, les vacances d'été avec les voisins sur les plages d'Acapulco. Un plan raconte une vie, un plan vit et renferme la vie. :)

le 24 Avr 2012
Baradon dit :

Je suis de ceux aussi qui aiment à se perdre, à flâner en chemin, le voyage étant toujours plus important que la destination.

Ceci dit, la cartographie recèle une grande poésie, une invitation au voyage s'il on sait la saisir. Cela dépend du type de cartes mais je rangerai pas forcément ces dernières dans le rang des outils ralliés à la Raison. Un parfum de rêve embaume certains vieux parchemins qui racontent l'histoire, une vision du monde révolue... ou non. On pourrait en écrire un poème!

le 11 Déc 2017