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Hostile au style

Sirop d'érable et noix de pécan


J'avance sous le soleil qui m'éclabousse et fait fuir mes pas. Loin de ce lieu dans lequel je n'aurais jamais dû revenir. Loin de ce bitume qui m'alourdit et m'attire dans ses entrailles de plomb. Mes membres sont gourds de la chaleur qui m'assomme. M'écrase. Mon sang s'englue et se mêle au goudron qui fond sous mes pas. Je veux fuir, loin de tous ces souvenirs que je n'aurais jamais dû déterrer. M'en aller. Partir. Vite. Loin. Loin de cette rue qui m'encercle, de ces voitures qui me crachent leur fumée au visage comme pour m'accuser. Mais je m'embourbe. Le trottoir recule. Mon ombre s'enlise dans la macadam et mes pieds s'enfoncent dans la résine brûlée. De l'ombre. Vite. Mes cheveux tombent sur mes pieds déjà noirs, je sens presque ma peau se craqueler comme la terre des ergs.


Golem de pierre effritée.


Là-bas. De l'ombre. Quelque chose qui dessine des vagues sur le sol. Des couleurs ? Le monde n'a donc pas perdu ses couleurs depuis l'été dernier ? On dirait des couleurs. Oui. Des couleurs, c'est ça. Autre chose que du gris, du blanc et du noir. Des couleurs. Comment s'appelle celle-ci ? Je... C'est la couleur des fleurs... le rose ! Oui, je me rappelle. Du Rose. Des canards roses. Des orques. Des crocodiles. Des perroquets. Des ballons. De la paille. Un palmier. L'auvent de la boutique de souvenirs m'abrite un instant sous ses zigzags ombragés. Des glaces. Au caramel. À la pistache. Comme ses yeux qu'elle a écarquillés. L'été dernier. Des dizaines de petits bonshommes gonflés à l'hélium virevoltent dans les airs, accrochés à un unique fil. Si je le coupe, ils s'envolent et disparaissent petit à petit dans le ciel. Bleu ? Est-ce la couleur du ciel aujourd'hui ? De quelle couleur était le ciel ?


Il faisait moite, chaud comme maintenant. Mais il n'y avait pas de ciel. Encore moins de soleil. Et je courais. Oui, je me rappelle. Je courais. Avec eux tous. Nous courions sur le bitume frais et nous riions comme des fous. Je ne m'embourbais pas. Oui, comme des fous, sans retenue, sans craindre d'être entendus car nous étions les seuls sur terre. Sous terre ? Nous courions mais nous n'avions pas de jambes, c'étaient nos rires qui nous faisaient avancer loin du monde, c'étaient nos conversations sans sens qui créaient nos pas. Nos mots, inventés par le bonheur d'un jour, résonnaient dans ces immenses tuyaux de métal, rebondissaient contre les murs courbés et s'entrecroisaient pour tisser un épais brouillard devant nous.


Il n'y a plus de brume aujourd'hui qu'au travers de mes yeux. Les autres ont-ils oublié ce qui s'est passé ? Suis-je la seule à avancer courbée sous le poids du vide qu'elle a créé. Nous étions cinq. Cinq à courir en un seul mouvement, dans un seul long souffle. Dix yeux pour parcourir le monde, dix pieds pour fouler les tubes de fer argentés qui tournaient sous nos pas. Il y avait Patrick, Dominique, Fabien... et Tania.


Tania. Elle avait un nom qui sentait la vanille... quand on le prononçait c'était comme croquer à pleines dents dans une tablette de chocolat noir.
Tania. Je l'avais rencontrée entre deux étoiles, entre deux murs, au creux d'une ruelle. Il n'y avait personne autour de nous. Si. Un brouhaha incessant sifflait à mes oreilles avant qu'elle n'apparaisse. Puis le calme. Un long drap de silence glissant de ses yeux, ruisselant sur les pavés, dégringolant les escaliers. La rue était étroite, bordée de magasins et de marchands de glaces. J'en avais une à la main. Sirop d'érable et noix de pécan. En haut de l'escalier, elle m'était apparue, comme on voit son reflet dans la vitre d'un train lorsqu'au travers des paysages notre image nous échappe et que tout à coup, au pied du mur, on se découvre un visage brumeux perdu dans le néant. Au travers de la foule, je l'avais vue. En haut de l'escalier, au même niveau que moi. Nous nous faisions face et tous les autres furent aspirés dans l'angle de la dernière marche, là où la rue se rencontre et où l'ombre disparaît. Elle descendait vers le bas de la rue mais ses pas semblaient être faits pour me rejoindre. Je descendais moi aussi mais savais-je que mes pas la rejoindraient un jour ? Elle avait une glace à la main. Noix de pécan et sirop d'érable. Mes chaussures claquaient contre les petites pierres qui formaient les marches et j'entendais, en face, l'écho de mes pas au travers des siens.
Chaque mouvement que je faisais semblait être commandé par elle. Chaque mouvement qu'elle ébauchait, semblait être fait pour moi. Chaque mouvement que nous faisions nous rapprochait pas à pas. Je me rappelle encore l'émotion qui m'avait traversée.


C'était un mélange de fascination et de peur.


L'angoisse de n'être pas unique et d'avoir en face de moi le miroir de mon existence. L'angoisse de savoir que viendrait le moment où nous tomberions toutes deux au creux de la dernière marche, entourées par ces deux escaliers sans pouvoir nous en retourner. Se dire que peut-être elle n'était qu'un bris de verre sur lequel mes espoirs viendraient s'échouer, incisant le germe de ma peur, un grand pan de miroir caressé par la lune.


C'était étrange cette appréhension du bonheur.
Nous n'étions plus qu'à quelques marches l'une de l'autre.
Même cadence.
Même démarche.
Même regard.
Même souffle.
Comment est-il possible qu'elle ne soit plus à mes côtés ?
Suis-je encore là ?


Dans la fissure de la dernière marche, nous nous sommes rencontrées. Nos mains se sont effleurées. Je n'ai senti qu'un petit picotement astral. Elle me sourit, je devins son féal. Face à face, nous nous sommes traversées. Paume contre paume, nos doigts se sont entremêlés. Nous étions là, deux gamines perdues dans le calice de la vieille ville, là où la lumière ruisselait goutte à goutte du trou d'une gouttière. Les autres avaient été effacés et la présence humaine se réduisait aux quelques taches flamboyant au loin sur les façades. L'instant s'est suspendu, étiré dans ses grands yeux verts, avant de se replier sur lui-même pour préparer le saut et faire sonner les cloches. Il était minuit. Nous avons tourné, et, éclairées par une brisure de lune, avons continué notre chemin au travers de la ville endormie. Il faisait chaud cette nuit-là. Comme aujourd'hui. Mais il y avait une légère brise qui faisait voler nos cheveux.


Main dans la main.


Elle avait de longs doigts fins faits pour sculpter les étoiles. Sa paume était fraîche, elle sentait la brise marine, la fleur de sel et le pain d'épice. Était-ce la rue dans laquelle nous avions tourné qui était plus sombre ? Ou était-ce elle qui s'était mise à briller ?




Une main m'effleure. Est-ce un rêve ? Un peu de vent venu du large ? Je suis dans la boutique de souvenirs, c'est l'été. Mais pas l'été dernier car Tania n'est plus là. Mes souvenirs retiennent leur souffle pour capter un peu de la réalité qui m'entoure.
"Madame, s'il te plaît, vous pouvez m'attraper la carte postale avec le chaton tout en haut ?"


Mes yeux dérivent vers la voix enfantine et s'échouent sur un petit visage timide. Son doigt me montre d'un air déterminé une carte postale dans la boutique de souvenirs. Ma main se hisse vers le haut du présentoir et saisit la carte avant de retomber en une caresse machinale dans les cheveux bouclés de cet ange à la peau mate. Les mêmes cheveux que Tania. Presque. Un peu plus sauvages, ils s'échappent entre mes doigts après un remerciement inaudible. Est-il possible que le passé ressurgisse ainsi au travers d'une enfant inconnue ? Une même texture, un même mouvement de chevelure peuvent-il exister dans des circonstances si différentes ? Comme si, après avoir perdu une photographie, j'en retrouvais le négatif en train de fondre au soleil, comme si, l'espoir et les tourments suffisaient à projeter ma mémoire dans la réalité, faisant apparaître les lambeaux rapiécés d'une vie, faisant ressurgir son corps abandonné sous le pacanier argenté. Un chaton timidement lové dans le creux de sa main. Tania, pourquoi t'es-tu effondrée dans ce labyrinthe souterrain ? Pourquoi ton image surgit-elle aujourd'hui sous les traits de cette petite fille aux cheveux fous ?


C'était l'été dernier.


Comment cette petite qui me rappelle à la réalité parvient-elle à ne pas s'effondrer sur le sol, à rester debout sous les yeux du soleil ? Je n'y arrive pas. Je n'y arrive plus. Il me manque la fraîcheur de Tania. Peut-être devrais-je descendre sous terre pour échapper à cette chaleur qui m'épuise et fait bouillir ma mémoire. Retourner dans cet immense sousterrain et ne plus jamais remonter à la surface. Mais... la couleur, la couleur des fleurs, le rose, les canards roses, le regard des anges, il n'y a qu'ici que je peux les voir.


Là-bas, un manège, des chevaux de bois, de la barbe à papa, des rires d'enfants. Je ne suis plus une enfant. Des friandises, la musique, le... cette chose que l'on doit attraper pour gagner un tour gratuit... la vie. L'envie. On garde toujours un peu de son cœur d'enfant.
Le petit ange est parti avec son chaton, je l'aperçois là-bas, perché sur un beau destrier blanc.
Ma fatigue s'envole dans le ciel mer, je lâche la barre de fer brûlante à laquelle je me retenais et m'élance vers le manège. Un peu d'air chaud s'engouffre entre mes doigts.


Vertige.


Je tourne doucement, bercée par les foulées de mon cheval de bois. Il est beau dans le reflet des yeux enfantins. Alezan, la crinière violette assortie aux sabots, il porte un filet qui brille d'or et de jade. Autour de moi, les couleurs volent et assourdissent mes oreilles d'une musique céleste. Les notes peignent des arcs-en-ciel dans mes cheveux. L'ange au chaton me regarde. Elle a de grands yeux noirs, de belles petites joues rondes et des dents plus blanches que son cheval.
Voltige.


Mais il faut descendre, je n'ai pas eu le temps de compter les tours. Mon ange pleure, sa glace est tombée dans le sable, ne laissant entre ses doigts qu'un cornet empli de vide. Quel était le parfum ? Pistache, érable ou noix de pécan ?




Nous aussi, ce soir-là, alors que nous survolions les pavés du quartier perdu, nos glaces avaient fondu. Doucement d'abord. Puis de plus en plus vite. Elles nous coulaient sur les mains. J'aimais le sirop d'érable. Elle préférait les noix de pécan. Je léchais ses mains sucrées. Elle croquait les noix qui menaçaient de tomber sur les miennes. Et les glaces fondaient avec nos rires. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les cornets... pas tout à fait vides. Nous nous sommes regardées, les avons échangés, et, d'un même coup de dents, avons croqué la pointe, là où il reste toujours quelque chose : ... sirop d'érable... ou noix de pécan.
Main dans la main.
Nous continuions à marcher dans la nuit.
Même cadence.
Même geste pour balancer notre cornet vide devant nous.
Même démarche.
Même bonheur à sauter dessus à pieds joints.
Même regard.
Même cri quand nous nous sommes heurtées au mur.
Même souffle.
Nous continuions à rire tout au fond de la nuit.


C'était une impasse. Un grand mur sur lequel le ciel avait jeté sa nuit.




Devant moi, aujourd'hui : rien. Rien que l'étendue infinie de la mer prolongée de soleil. Des millions de grains de sel sur la plage, des dizaines d'enfants qui courent, font des châteaux de sable et sculptent des chimères. Des coquillages déposés là se transforment en marbre, en décor illusoire pour oublier peut-être qu'après il y a la route. Son goudron uniforme et fondu, son ronflement sourd et sa couleur de mort. Des adultes allongés sur le sol, étendus, le corps flasque et sans vie. Ils ont les yeux fermés. Pas écarquillés.
Autour de moi, il n'y a aucun mur, rien sur quoi mon regard puisse s'accrocher, rien pour me protéger. Le manège ne cesse de tourner, fuyant le harpon de mes yeux, glissant sous mon désir de jeter l'ancre quelque part. Les voitures ne cessent de passer, brisant le paysage dans leur course effrénée, m'empêchant de penser. Réfléchir. Oublier. Oublier ce flot d'images qui se brise sur les récifs du passé. Cette promenade nocturne avec elle. Tania.




C'était une impasse, peut-être était-ce un signe. Mais nous avions ri, ébauché un pas de danse et tourné le dos au mur. Les cloches sonnaient de nouveau. Il ne faisait plus vraiment noir, des traits de feu dansaient devant nos yeux et notre tête tournait sur elle-même. Nous nous étions heurtées à la nuit et cela nous faisait rire. Nous avions changé de main, enfermant l'absence de la glace entre les doigts de l'autre. Le contact était toujours frais mais légèrement collant. C'est alors que nous avions compris que nous ne pourrions plus nous quitter et que nous resterions ensemble à jamais.


Main dans la Main. Nous avions cru comprendre.


Mais ses doigts ne s'emmêleront plus entre les miens. Mes doigts n'ont plus qu'un peu de vide sur lequel se refermer. Ma main est moite, légèrement flétrie comme une feuille de papier froissée entre des doigts rageurs après une dernière rature. Le début de notre histoire était pourtant beau, empli d'insouciance, écrit de mille et une couleurs par une plume qui virevoltait entre les mots. C'était le premier jour du reste de notre vie qui avait enfin trouvé sa majuscule. Le point final avait été absorbé dans le pli de la page, seules quelques virgules nous permettaient de reprendre notre souffle entre deux éclats de rire.


Et tout à coup le vide. La page blanche. La tache d'encre. Le trou dans la feuille. La peur de l'écueil. La plume qui accroche et gratte l'encre violette qui incarnait Tania.


Tania.
Ta ia.
T ia.
Ta.
T
I
i
.


Point final. Voilà tout ce qui reste d'elle. Le dernier point de la fin de ma vie.


C'était l'été dernier.


Nous avions continué à marcher dans les flaques d'étoiles brisées sur les pavés. Au hasard, tournant dans les ruelles les plus étroites. Nous ne parlions pas. Nous étions ensemble. Simplement. Sans espérer rien d'autre que marcher jusqu'au petit matin. C'est au bout de plusieurs heures que nous avons rencontré les autres. Patrick, Dominique et Fabien. Ils étaient assis sur le trottoir autour d'un petit feu. Nous n'avons jamais su ce qu'ils brûlaient mais la flamme était violette, légèrement piquée d'or. Nous n'avons jamais su qui ils étaient, comme si, quelque part, ils n'avaient jamais vraiment existé. D'un même élan, nous nous sommes assises avec eux, ils nous ont fait une place, chassant la fumée des mots qu'ils ne prononçaient pas.
Ils paraissaient faits de lumière et de papier froissé, ils étaient là mais nous ne percevions pas le bruit de leurs voix. Leur présence dans cette rue vide semblait appartenir à un rêve, quand un être apparaît sans que l'on connaisse la moindre petite parcelle de son passé, quand un être apparaît mais qu'au réveil son image est déjà brouillée.
Nous sommes restés là, écoutant les étoiles qui chantent le silence jusqu'à ce qu'elles disparaissent et tombent dans nos cendres. Ils étaient bien plus âgés que nous mais ce moment nous avait reliés d'une manière si étrange que nous nous sommes levés sans même nous consulter du regard : ce fut le début d'un seul long mouvement qui nous mena dans le gouffre amer de la terre. L'allée était tellement étriquée que nous ne pouvions marcher à deux de front : Tania passa devant et nous continuâmes. Main dans la main. Je ne me rappelle plus celles des garçons, je ne me rappelle aucun contact physique avec eux, je ne me rappelle que la main de Tania. Mais à présent nous étions cinq et c'est ensemble que nous avons franchi l'entrée du souterrain.


Elle ressemblait à une bouche de métro qui a oublié que personne ne va jamais tout au fond des impasses. Des escaliers, surplombés de ramures de fer forgé, descendaient dans une seconde nuit. Dehors, une petite pluie commençait à rincer le ciel de son obscurité, éteignant les derniers rougeoiements des braises. Fabien fut le premier à franchir cette plaie béante d'où suppurait un peu d'ombre, puis ce fut Dominique, Patrick et Nous. Je me retournai ; peut-être savais-je que je ne reverrais jamais cette ville avec mes yeux d'enfant. Il grêlait à présent, les billes de glace dévalaient les escaliers, nous exhortant à avancer. Alors nous avons couru en un grand éclat de rire ; nous glissions sur les marches mais il y avait toujours une main pour nous retenir, un sourire pour nous sortir de l'ombre. La grêle résonnait, accompagnant nos pas dans la spirale des marches. Je ne courais plus, me laissais emporter par cette rafale de bonheur, par cette musique endiablée, glissant contre les murs, tombant entre leurs doigts. Tout était lisse.


Là-bas, il n'y avait pas d'angles où s'écorcher. Rien qu'un petit vent frais.


Alors que les marches se transformaient en un tapis d'acier, une sourde mélopée nous enveloppa rabattant les murs autour de nous. Les voix étaient graves, pleines de terre grasse et de vénération.


Un peu comme une église qui vibre sous l'orage.


Je regardai Tania et vis que je chantais au travers de ses lèvres. Nous évoluions maintenant dans un gigantesque conduit de métal, nos reflets se courbaient et se rejoignaient. Nous n'étions plus qu'un être. Nous avions tout à voir. Mes mains effleuraient les murs de fer, nos images s'effeuillaient en un lac de mystère. Et nous courions toujours. Le tuyau se rétrécissait, courbant nos dos, l'air se réchauffait, coupant nos souffles, la terre transpirait, noyant nos yeux, le sol s'effondra, tuant le futur de nos pas.


C'est la chute.
Le cœur qui s'envole dans les airs, le corps qui s'affole et se perd. Comme une pierre au bas du ventre, comme un diamant dans les yeux, comme un violon dans la poitrine. Tourbillon du vide qui me prend dans ses bras et m'entraîne dans sa chair, m'étouffant sous l'abîme. Palpitation du sang qui se heurte aux trous d'air, excitation des sens qui s'enivrent, brisent les sphères. Des ombres autour de moi qui dansent dans ses cheveux. Son regard. Son sourire. Sa peau mate. Ses ongles sur mes phalanges. Les ailes de ses cils qu'elle déploie pour nous tous.


C'est la chute, l'arrivée dans le monde des lumières.
Un ange me bande les yeux.


Autour, les murs sont blancs. Autour, il y a des angles. À perte de vue, de longues allées sombres, des flaques de ciel, des étendues d'eau noire. Nous étions tombés dans un souterrain infernal mais ne le savions pas.
Entre les plumes, j'aperçois les néons qui me percent les yeux comme un soleil trop orgueilleux. Je me relève et cours de nouveau.


Main dans la main.


Mais nos doigts glissent, nos mains sont moites et nos jambes lourdes. Comme dans une brume de sueur poisseuse. Je sens Tania se crisper sur mon cœur. Notre course est saccadée. Notre souffle haché découpe des ombres autour de nous. Des corps inertes sur les bords blancs gémissent sinistrement. Ils agonisent, rassemblent leurs dernières forces pour nous faire signe de partir. Ils agonisent. Des gouttes argentées suintent de leurs bouches et tombent dans les bassins d'encre.


Plic.
Goutte étoilée sur la surface moirée.
Ploc.
Noir immaculé.


Nos yeux s'affolent, cherchent Patrick Dominique Fabien n'importe qui autre que ces spectres étiolés qui pleurent des fils d'or n'importe qui autre que ces apparitions lugubres mais ils sont déjà loin. Ils courent devant nous suivis par leurs ombres. Courir. Ne plus s'arrêter. Des gouttes ruissellent sur ma peau. Est-ce de la sueur ou des larmes argentées ? N'est-ce que de l'eau ou mon âme qui suppure ?


"C'est du sirop d'érable..."


Ce chuchotement rieur, ce souffle qui imite la brise me propulse vers l'avant. Et de nouveau l'ivresse dans ce monde noir et blanc. Patrick, Dominique et Fabien. Les jambes qui ondulent au rythme des boucles de Tania et nos yeux qui projettent des lucioles éclairant des pans de tôle froissée. Là-bas, un chat noir nous regarde. Comme s'il savait déjà.
Comme s'il savait déjà. Que bientôt notre course. Prendrait fin.
Patrick, Dominique, Fabien, Tania courent. Je m'arrête. Patrick, Dominique, Fabien, Tania courent. Je ne peux plus bouger. Je m'effondre au sol et sens mes joues ruisseler. Patrick, Dominique, Fabien courent. Tania s'écroule. Mes mains s'agrippent à ma jambe enflammée. Les mains de Tania s'agitent dans le vide. Les spectres se noient dans leurs larmes d'argent.


Point dans le poing.


Il fait chaud tout à coup dans le souterrain. Une chaleur qui sent la moisissure. Je rampe vers Tania, ignorant le sang qui coule de ma jambe et se teinte d'argent. Je me traîne jusqu'à elle, effleure son poing serré qui ne veut plus s'ouvrir. Il fait chaud. Je tire sur ses doigts, creuse pour trouver sa paume mais le poing reste ferme.


Acharnement dément.
Main dans le rien.


Le chat noir me regarde. Comme s'il savait déjà.
Comme s'il savait déjà qu'au creux du sourire de Tania gît une perle d'argent.
Le chat noir me regarde. Avec ses yeux pistache. Comme ceux qu'elle a écarquillés.
Patrick Dominique Fabien courent.


Un spectre s'approche de moi et me demande. Comme s'il ne savait pas.
"Puis-je vous être utile ?"


Alors je crie, je hurle, me lève et me mets à courir. Il fait chaud. Patrick Dominique Fabien courent. Mais je ne peux pas partir. Je tourne en une danse folle, me traîne sur le sol taché d'or et de sang. Je gravite autour du poing crispé, tourbillonne au-dessus de ses yeux dilatés. Il fait chaud. J'écrase des corps de fer, piétine les doigts offerts et crache des bris de verre.


Pas un bruit.
Rien que mes cris.


Une goutte de mon sang tombe sur la main contractée et ruisselle dans les plis de ses doigts qui s'ouvrent doucement. Au creux de sa paume, dans un écrin de sang, repose une noix de pécan.


Je m'agenouille, me rappelle le silence et laisse s'échapper les dernières larmes de mon enfance.




Il fait frais à présent. L'air marin agite doucement mes cheveux. À côté de moi, apparaît une tignasse bouclée. J'essuie la dernière larme qui perle au coin des grands yeux de la fillette inconnue, saisis sa petite main qui colle légèrement, la console de sa glace tombée et lui propose :


"Sirop d'érable ou noix de pécan ?"


 

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Commentaires

David dit :

Je trouve cela beau, mais je ne comprend plus tout vers la fin du texte...C'est peu clair...Je ne comprend pas ce qui leurs arrives, ce qui se passe...
Peut etre n'ai-je pas l'esprit assez clair mais j'ai du mal.
Je saisi plus ou moins le sens des mots mais suis quelque peu perdu.
Je relirai ce texte, je veux le comprendre entièrement.

le 21 Jul 2009
Baradon dit :

Tu as l'art de conter l'amour et l'amitié tout en finesse et en poésie. L'on te suit et l'on se perd avec délice dans les méandres oniriques des souvenirs de cette femme au coeur blessé.

le 12 Sep 2017