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Hostile au style

Un souvenir de mille ans


Une bouffée d'air venue d'un autre temps. Je vois ton nom sur la page, je vois ton nom. Quelques lettres que j'ai si souvent fait virevolter dans ma bouche il y a de ça mille ans.
C'est une fenêtre qui s'entre-ouvre après avoir été fermée par une rafale insidieuse que je n'ai jamais vraiment comprise, un vent sournois et tortueux. Il s'est infiltré en nous, un vent qui pèse et qui arrache le cœur. Un air qui meurt en lui-même et s'étouffe de ne trouver personne contre qui diriger sa haine. La fenêtre a claqué. J'ai longtemps vu ton reflet dans celui que me renvoyait la vitre. Des intonations, des expressions, un même rire, toutes ces petites choses que tu m'avais données sans que je ne m'en aperçoive. C'est étrange comme la vie a besoin du vide pour enfin se comprendre. Je croyais t'entendre lorsque des sons qui n'étaient plus miens sortaient de ma bouche. Je les ravalais et je m'efforçais de t 'oublier, de me réinventer un langage auquel tu ne devais plus appartenir. Est-il vraiment utile de te dire que tous ces mots me laissaient un goût amer, une saveur d'inachevé qui s'incrustait dans mon palais ? Ton ombre passait près de moi sans me voir, un carreau de verre entre nos vies. Le vent, petit à petit est devenu plus léger, porté par de nouveaux regards, de nouvelles inflexions de voix. Une vie sans toi et c'était mieux ainsi.
Nos sourires, lorsqu'ils se rencontraient étaient devenus vides, ils n'avaient plus rien à partager. Sur la vitre de la fenêtre qui avait coupé notre univers en deux mondes inversés, les gouttes de l'indifférence s'étaient écrasées en un chant lancinant d'inutilité. Le chant d'une amitié délavée.


Je n'ai jamais pleuré, la pluie s'en chargeait pour moi et me lavait de ton souvenir. Mais l'encre indélébile ressurgit parfois au creux d'instants furtifs. Une photo. Une silhouette. Un rire, une expression, ta maison qui passe devant moi derrière la vitre de la voiture, les questions de ceux qui ne savent pas que nous n'existons plus ensemble, les paroles de ceux qui ont croisé ton chemin et n'y ont pas même entre-aperçu les pas que j'aurais dû imprimer dans un coin de ta vie. Qu'ai-je laissé après toutes ces années de pluie et d'effort de l'oubli ? Quelques notes surgies d'un morceau de piano ? Les étincelles et l'odeur d'une casserole malencontreusement mise dans un micro-onde ? Des exercices d'équilibristes sur les matelas flottants d'une piscine ? Des surnoms dérisoires ? Le goût d'une glace, place Navonne où déjà, le verre se cristallisait entre nous ?


Puis le vent a cessé. Calme plat. Plus rien ne semblait nous relier. Je te voyais défiler devant mes yeux comme un film dont je n'étais plus même figurante alors que j'avais cru que nous en étions les deux héroïnes. Deux gamines qui croyaient à leur amitié jusqu'à ce maudit bout de verre.
Derrière la vitre je t'ai vu aimer, je t'ai vu crier, je t'ai vu apprendre et changer. Derrière la vitre j'ai changé, j'ai aimé, j'ai créé, j'ai appris, contemplé la vie qui continuait. Je me suis rendue compte que j'étais incapable de haine, comme anesthésiée par ce vent inconnu et brutal et j'ai ressenti le besoin impérieux de savoir qui tu étais devenue. Au-delà de la vitre.


J'ai lancé une bouteille à la mer, quelques mots, le rappel d'un souvenir à une adresse qui, parce qu'elle appartenait à notre monde, n'existait peut-être plus. J'ai lancé cette bouteille tout en voulant la garder pour moi et la protéger de ma fierté, celle d'un cœur blessé qui aurait préféré recevoir plutôt que d'envoyer.Ce fut un geste d'espérance et de dernière chance.
Et la bouteille vola. Par où passa-t-elle pour te parvenir alors que le vent avait disparu de nos chemins ? Je ne le saurai jamais. Toujours est-il qu'une ultime rafale qui portait en elle un éclat du soleil vint faire exploser ma fenêtre alors que je peignais une autre amitié. Une bouffée d'air venue d'un autre temps.
La bouteille venait de me revenir d'un passé de mille ans.
À l'intérieur, les palpitations de ton cœur et la saveur ancienne des tartines beurre et confiture d'abricot que nous partagions ensemble.
Un petit bout de ta vie.
Et ce dernier mot.
Merci.


 

tags : Amitié, Appel, Passé, Rencontre, Souvenir

 

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Commentaires

ptitange23 dit :

WOw ! Terriblement touchant ! Je n'ai pas de mots pour te dire ce que j'ai ressenti, surtout avec la fin... Très réussie !

le 24 Avr 2012
coeur.de.sucre dit :

Je suis tout à fait d'accord avec ptitange 23. Voilà un petit chef-d'oeuvre. Vraiment. J'ai lu à voix haute comme je fais à chaque fois pour les poèmes en prose et c'était magnifique, tes mots en écorchures de bouteille m'ont transpercé la voix, mais je ne saurais dire si les mots ont étanché ma soif de mille ans. J'en veux plus. Je suis le souverain de Shéhérazade! Gare à toi! ;-)

le 24 Avr 2012
Nastia dit :

Je suis... J'adore !

le 24 Avr 2012
Baradon dit :

Les yeux humides d'émotion, je t'écris ce petit commentaire pour te remercier. Ce texte est magnifique et touchant. Une belle histoire d'amitié brisée qui surmonte la haine. J'espère que cette histoire continue aujourd'hui.

le 20 Déc 2017