Prendre l'ascenseur avec un inconnu
Discours narratif, point de vue interne (aveugle)
Il est 16h25, pour une personne voyante cela peut paraître tout bête mais pour moi, aveugle, c'est toute une gymnastique de l'esprit que de savoir quelle heure il est. Et oui, j'imagine que personne n'y avait pensé, mais, ne pouvant lire l'heure et n'entendant la cloche de l'église que toutes les demi-heures, j'ai du mal à me repérer. Pour savoir l'heure j'ai été obligé de régler ma montre à sonner toutes les dix minutes, ainsi je réussi à me repérer dans le temps et à ne pas rater mes rendez -vous.
Je viens de m'acheter une nouvelle canne. Elle est en bois ciré. Du moins, c'est ce que j'ai pu sentir, je n'en suis pas sûr à cent pour cent. Elle est peut-être tout bêtement en plastique rose fluo avec des petits coeurs jaunes dessus. Mais bon, j'espère seulement que le vendeur ne s'est pas moqué de moi.
Je sens que j'approche de l'ascenseur, je perçois son doux ronronnement et son odeur métallique. Petit déclic et bruit amplifié. Mon cerveau analyse tout de suite, comme si je le voyais j'imagine : la porte est en train de se refermer. Je presse le pas, je n'ai même plus besoin de tâtonner devant moi, je ne connais que trop bien ce hall d'immeuble. Je glisse ma canne entre les deux battants de la porte qui s'arrête, déclic, et s'ouvre. J'entre et m'adosse au mur droit. La porte se referme lentement. Il n'y a personne d'autre. J'aime être seul dans l'ascenseur, cela me permet de me reposer de ces bruits qui m'assaillent toute la journée. Avant de devenir aveugle on ne peut pas imaginer dans quel vacarme incessant nous vivons, c'est impossible. Mais une fois qu'on est atteint de cécité, on ne peut pas faire autrement, l'ouïe se développe et nous fait prendre conscience d'une multitude de sons jusqu'alors inconnus. Cela devient vite abrutissant. Cependant cette ouïe surdéveloppée n'est pas seulement une tare, bien au contraire. Par exemple, en ce moment, inconsciemment, je suis en train d'écouter les légères modifications sonores de l'ascenseur qui indique le passage d'un étage. J'habite au cinquième, appartement numéro 52. Dans l'ascenseur, j'aime aussi imaginer ce que ma femme est en train de faire, à quoi elle pense. Là, elle doit être en train de poser les tasses de thé brûlantes sur un plateau, là elle grimace parce qu'elle vient de se brûler, là . . . Ce ne sont que des suppositions mais souvent, je tombe juste. Cinquième vrombissement, cinquième étage. Je prends ma cane et sort pour me diriger vers l'appartement numéro 52.
J'aime être seul dans l'ascenseur.
C'est un exercice très intéressant que d'écrire la même histoire sous 8 angles différents. Sachant que la première donne déjà à réfléchir en elle-même de par sa chute qui relativise l'émoi interne du narrateur par rapport à une situation somme toute banale, les autres versions témoignent d'une maîtrise du style et amène à sourire et goûter différentes saveurs. Merci pour ce bon moment!
le 08 Sep 2017